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Dois-je consulter mes enfants avant de prendre une décision ?

Avant l’âge de la maturité, c’est l’éducation qui prime, et celle-ci prend des couleurs différentes en fonction de l’âge et du développement psychologique de l’enfant. Lorsque ce dernier atteint l’âge de raison (6 ans), l’autorité des parents doit se faire discrète pour laisser place à l’écoute. Ce dialogue qui s’installe et qui prend forme est une facette de la dite « shûra ». 

Qu’est-ce que la shûrâ (consultation) en Islam ?

Avant tout, il est nécessaire d’expliquer ce qu’est la shûra en Islam. Selon le savant et exégète Tâhir b. ‘Ashûr, la shûrâ consiste à s’appuyer sur un ou plusieurs avis pour répondre avec pertinence à une problématique précise, en sachant que la décision prise aura des répercutions. La problématique traitée peut être personnelle, familiale ou nationale. Maintenant, si on analyse la vie du Prophète (saw), on remarque qu’il a surtout consulté ses compagnons dans le cadre politique et militaire, comme lors de la Bataille des Coalisés où il a retenu l’avis de Salmân (ra), le perse qui proposait de creuser un fossé au nord de la ville afin de protéger les musulmans de leurs ennemis. Bien entendu, le Prophète (saw) ne consultait ses compagnons que lorsque Dieu ne donnait aucune directive précise. On remarque que le principe de consultation prenait parfois une forme plus large avec le Messager de Dieu (saw). Après la signature du Traité de Hudaybiyya par exemple, il n’hésite pas à consulter son épouse Umm Salama (r. anha) lorsqu’il voit que ses compagnons, déçus par les clauses du pacte, n’obéissent pas à son ordre de procéder aux sacrifices rituels. Umm Salama (r. anha) lui conseille de montrer l’exemple en sacrifiant une bête et en se faisant raser la tête. Le Prophète (saw) s’exécute et les croyants reviennent à la raison et le suivent. Le Prophète (saw) n’est pas un tyran qui n’a que faire de l’opinion et des sentiments des hommes qui l’entourent. Il est plutôt un homme raisonnable qui sait que c’est en dialoguant que l’on arrive à prendre la meilleure décision. Ce principe de Shûrâ est un principe logique, raisonnable, plein de bon sens et surtout humain. Dieu nous y invite à plusieurs reprises dans le Coran de façon explicite et implicite, comme lorsqu’Il cite les propos de Balqîs : « ‘Ô dignitaires, ajouta la reine, conseillez-moi dans cette affaire ; je ne prendrai aucune décision avant de connaître votre avis’ » (27 : 32). Enfin, nous soulignerons que le désir de consulter fait partie de la nature originelle de l’homme car celle-ci tend, si elle est saine, vers la conciliation et la volonté de réussir.

Peut-on consulter ses enfants ?

Tout dépend de l’âge, des qualifications et de l’expérience de l’enfant. Si la tradition prophétique est explicite quant à la nécessité de se consulter au sein du couple, elle l’est beaucoup moins sur la question des enfants. Peut-on consulter et prendre en considération l’avis de son enfant ? Je répondrai que oui, mais seulement si celui-ci a totalement dépassé l’âge de raison, s’il est concerné par la problématique, s’il a une véritable expérience de la vie et enfin, s’il a les aptitudes mentales et intellectuelles suffisantes pour émettre un avis pertinent. Ces conditions sont autant de points communs aux hommes et aux femmes que le Messager de Dieu (saw) a consulté dans sa vie, tels que Salmân, Umm Salama, Sa‘d b. ‘Ubâda, Sa‘d b. Mu‘âdh, Abû Bakr, ‘Umar (r. anhum), etc. Avant de consulter son enfant, il faut donc commencer par observer si ces différentes caractéristiques sont bien présentes en lui. Attention, il ne s’agit pas de savoir si l’enfant a atteint l’âge de raison ou pas. Il s’agit plutôt de savoir si l’enfant est mature ou non. La maturité peut ensuite varier d’une personne à une autre, d’une société à une autre et d’une époque à une autre. Selon des études américaines récentes, l’enfant qui vit en occident deviendrait totalement mature à l’âge de 30 ans. Il est possible toutefois que l’enfant de la péninsule arabique, vivant à l’époque du Prophète (saw), devenait mature bien avant cet âge pour des raisons qui s’expliquent : vie dans le désert, insécurité, guerre, etc. C’est pourquoi on ne doit pas, à mon sens, focaliser sur l’âge exact de la « maturité » mais plutôt sur l’existence ou non des caractéristiques citées plus haut.

Est-ce que cela voudrait dire qu’il n’y pas de shûrâ avant l’âge de la maturité ? Tout a fait. D’ailleurs, est-il raisonnable de consulter un adolescent de 13 ans alors qu’il a lui-même besoin d’être conseillé et orienté ?! Avant l’âge de la maturité, c’est l’éducation qui prime, et celle-ci prend des couleurs différentes en fonction de l’âge et du développement psychologique de l’enfant. Lorsque ce dernier atteint l’âge de raison (6 ans), l’autorité des parents doit se faire discrète pour laisser place à l’écoute. Ce dialogue qui s’installe et qui prend forme est une facette de la dite « shûra ». On pourrait affirmer que l’écoute et le dialogue sont les piliers ou l’esprit de la shûrâ. Au fil des années, d’autres facettes viennent se greffer sur ces « piliers ». Parmi celles-ci : la confiance, la considération, l’estime, le pardon, le respect de la différence, etc. Ce n’est qu’en explorant ces multiples facettes que l’esprit de la shûrâ se développe chez l’enfant pour se parfaire à l’âge de la maturité.

L’esprit de la shûrâ (ou les facettes de la shûrâ) doit être la colonne vertébrale de notre relation avec l’enfant. Cela implique qu’on doit l’écouter attentivement et dialoguer avec lui tout en maintenant discrètement, mais sûrement, notre autorité parentale. Si nous voyons notre enfant revenir de l’école inquiet, alors intéressons-nous à son problème, demandons-lui ce qui le préoccupe, écoutons-le, ne le condamnons pas, relativisons, rappelons-lui que l’essentiel est que Dieu soit satisfait de lui, aidons-le à avoir confiance en son Créateur, etc.

Le Prophète (saw) consultait-il les enfants ?

La réponse est non. Toutefois, il leur inculquait son « esprit » afin qu’ils deviennent des acteurs positifs au sein de leur famille et de la société. Certains pourraient dire ici que le Prophète (saw) a pourtant consulté de jeunes enfants de 13 ou 14 ans lors de l’expédition d’Uhud. Il a même permis à Rafî‘ b. Khadîj (ra) et Samura b. Jundub (ra) d’accompagner l’armée musulmane malgré leur jeune âge, car ils avaient réussi à convaincre le Messager de Dieu (saw) de leur potentiel. Quand à Ibn ‘Umar (13 ans), Usâma b. Zayd (10 ans) et d’autres, ils avaient dû se résigner à retourner à Médine car ils étaient beaucoup trop jeunes. Si nous revenons au sens du terme « shûrâ » développé plus haut, il est évident qu’il ne s’agit pas de consultation dans ce cas-là. Ces jeunes garçons étaient trop immatures pour que l’on retienne leur avis. Il semble plutôt s’agir ici d’une facette de la shûrâ parmi d’autres, celle qui consiste à écouter les arguments de l’autre et à le laisser libre d’agir après avoir reçu l’aval de celui qui a l’autorité. Cette règle peut être d’ailleurs extrapolée sur l’éducation. Par exemple, votre enfant de 15 ans veut participer à une activité culturelle. Il vous promet d’agir convenablement, il vous prouve aussi qu’il est capable de s’y rendre seul et vous demande de lui faire confiance. Que faire ? Il faut tout simplement lui donner sa chance si vous jugez qu’il est apte et motivé. S’il subit un échec, alors ce ne sera que de l’expérience qui façonnera sa personnalité et qui le rendra davantage mature. C’est à travers cette expérience positive ou négative, mais inévitable, que votre enfant pourra acquérir les aptitudes nécessaires pour juger, et un jour, conseiller. Peut-on parler de shûrâ dans ce cas précis ? Pas du tout puisqu’il ne s’agit pas de partager une problématique commune afin de trouver une solution efficace et pertinente. Dans notre exemple, ainsi que pour le cas des enfants présents à Uhud, on a plutôt une autorité qui est à l’écoute et qui donne son approbation. La différence est minime, mais précise. La conclusion est qu’il s’agit d’accompagner les enfants vers plus de maturité et de les aider à devenir des hommes responsables.

On pourrait aussi dire : mais le Prophète (saw) n’a t-il pas consulté les jeunes compagnons sur la stratégie à adopter pour l’expédition d’Uhud ? La « participation » des plus jeunes à cette consultation ne semble pas confirmée par les historiens. D’ailleurs, Ibn Ishâq n’y fait même pas allusion. On pourrait aussi nous rétorquer : mais le calife ‘Umar n’a-t-il pas intégré Ibn ‘Abbâs (qui avait 16 ans ou un peu plus à cette époque) dans un cercle de consultation ? Ceci est vrai, mais l’objectif était de partager son savoir exceptionnel avec les compagnons présents. Le but n’était pas de le consulter pour connaître sa vision politique et stratégique. Ibn ‘Abbâs avait certes du savoir, mais était-il assez expérimenté pour conseiller le calife dans les affaires politiques et les conflits militaires ?! Il me semble que non. Les compagnons consultés à l’époque étaient plutôt d’une grande maturité et surtout très expérimentés puisqu’ils avaient participé aux grandes batailles de l’Islam au côté du Messager de Dieu (saw). Parmi eux, on peut citer ‘Uthmân, ‘Alî ou ‘Abd al-Rahmân b. ‘Awf (r. anhum).

Comment partager l’esprit de la shûrâ avec ses enfants ?

L’esprit de la shûrâ (ou les facettes de la shûrâ) doit être la colonne vertébrale de notre relation avec l’enfant. Cela implique qu’on doit l’écouter attentivement et dialoguer avec lui tout en maintenant discrètement, mais sûrement, notre autorité parentale. Si nous voyons notre enfant revenir de l’école inquiet, alors intéressons-nous à son problème, demandons-lui ce qui le préoccupe, écoutons-le, ne le condamnons pas, relativisons, rappelons-lui que l’essentiel est que Dieu soit satisfait de lui, aidons-le à avoir confiance en son Créateur, etc. Apprenons-lui ainsi à resserrer ses liens avec Dieu et à goûter, par conséquent, à la quiétude (itmi’nân) dans ce bas monde (puis dans l’au-delà). Si l’enfant réussit à apaiser son âme à chaque fois qu’il dialogue avec vous, alors vous aurez créé une relation de « confiance », ce qui est un excellent début.

Au fil du temps, notre enfant doit aussi arriver à se confier à nous, comme les compagnons se confiaient au Prophète (saw). Sa confiance en nous doit être absolue. Il doit être convaincu que pour réussir, il doit nécessairement nous consulter. Nous touchons ici un point très sensible, car l’objectif va être de le convaincre que sa réussite est dans la shûrâ avec ses parents, et non dans l’isolement ou dans une pseudo liberté de penser. Mais ne nous voilons pas la face, pour réussir à convaincre notre enfant, nous allons devoir commencer par bâtir notre identité religieuse et apprendre à réfléchir à partir de la révélation coranique. Notre enfant saura ainsi qu’en nous consultant, il parle à une personne saine d’esprit, mature et sage ; une personne qui a construit toute sa réflexion à partir du Livre de Dieu révélé aux hommes pour qu’ils soient guidés.

Enfin, l’une des plus belles facettes de la shûra est la transparence de nos décisions et de nos actes. Les décisions prisent au sein du couple et impliquant un changement dans la vie de l’enfant doivent être partagées et expliquées, ce qui n’est pas en contradiction avec l’autorité parentale. Il n’y a aucun intérêt à cacher des choses « pour cacher », tout doit être dit et partagé de façon très naturelle. Le savant et exégète Tâhir b. ‘Âshûr souligne que ce principe est coranique et que Dieu a été Lui-même transparent dans Ses actes afin de nous montrer quelle attitude l’homme devait avoir avec les gens qui l’entourent. En effet, Dieu a déclaré aux anges qu’Il allait installer un représentant (khalîfa) sur terre, alors qu’Il n’a de comptes à rendre à personne. Il dit : « Puis vint le jour où ton Seigneur dit aux anges : ‘Je vais installer un représentant sur la Terre’. Et les anges de repartir : ‘Vas-Tu établir quelqu’un qui y fera régner le mal et y répandra le sang, alors que nous chantons Ta gloire et célébrons Tes louanges ?’ Le Seigneur leur répondit : ‘Ce que Je sais dépasse votre entendement’ » (2 : 30).

Alors que les enfants consultent leurs parents, ces derniers ne doivent pas oublier que le processus devra s’inverser un jour. En effet, les parents devenus âgés devront à leur tour consulter leurs enfants afin de prendre les meilleures décisions pour leur avenir. En agissant de la sorte, ils se préserveront de l’erreur dans une société où les codes auront sûrement tellement évolué que consulter leurs enfants (devenus matures), deviendra une nécessité. Que Dieu guide nos enfants afin qu’ils s’occupent de nous comme nous nous sommes occupé d’eux. Amin.

 

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