Sira
L'Arabie préislamique
 

La période préislamique en Arabie - Partie 1

Structure de la société


La vie sociale sur la presqu’île arabique a été sans aucun doute très influencée par les caractéristiques géographiques et climatiques de son environnement. Les Hadari, sédentarisés autour des oasis, et les badawi, nomades vivant dans les contrées éloignées, forment à eux deux la base de la société arabe de l’époque. Cette catégorisation reflète deux modes de vie distincts qui sont le résultat de conditions géographiques et climatiques très différentes. Effectivement, la vie bédouine comportait des moyens très limités et s’était développée plutôt dans les régions très hostiles du Nord et du  centre de l’Arabie. Alors que la vie sédentaire, Hadari, représentait une vie plus aisée avec des moyens plus larges et variés, ce mode de vie s’était implanté généralement au sud de la presqu’île. Cette classification de la société arabe a été exprimée pour la première fois par le Coran. Les sédentaires vivant dans les villes et les villages étant nommés « arab », alors que les nomades y sont appelés « a’rab ».

Bien que la population arabe se distingue en deux catégories selon leur mode de vie, elle se divise aussi en deux branches en rapport à leurs origines. La première branche, les Al-‘Arab Al-Baida sont les tribus arabes qui vécurent avant l’Islam et qui disparurent avec le temps en se fondant dans d’autres tribus. La seconde branche, Al-Arab Al-Baqiya, qui existe toujours durant l’apparition de l’Islam, se subdivise en deux groupes : Al-Arab Al-Âriba et Al-Arab Al-Mousta’riba. Les Âriba sont issus de la tribu yéménite Qahtani qui provient de Sam, le fils de celui que l’on considère comme étant le deuxième père de l’humanité, Noé (as). Ils durent fuir leur terre en raison de l’inondation d’Arim. De cette tribu, les Huzaa s’installèrent à La Mecque, tandis que les Aws et Hazraj se dirigèrent vers Médine et formèrent les populations de ces territoires. De cette même tribu, ceux qui sont partis pour la Syrie fondèrent le royaume Ghassanide et ceux d’Irak donnèrent naissance au royaume de Hirra. La seconde branche, les Mousta'riba, sont les descendants du prophète Ismail (as), ce sont les peuples du Hedjaz et du Najd, ainsi les populations vivant dans le centre de l’Arabie et le long des frontières avec les deux continents. Cette branche englobe donc la descendance d’Ismail (as) qui avait été déposé dans cette région par son père Abraham et qui se maria avec une femme issue des Jourhoum provenant des Qahtani. Les Mousta’riba se nomment aussi les Adnani  en référence à l’ancêtre du Prophète Muhammad (saw), Adnan. Et elle se nomme encore Moudari, Maaddi ou Nizari. Parmi eux, une des plus grandes tribus, celle de Quraych, présente à La Mecque et ses alentours, à laquelle le Prophète appartient, a fortement dominé la région.


Le bédouinisme
 

Cette population arabe distinguée de deux groupes selon leur mode de vie est constituée majoritairement de Bédouins vivant dans des tentes en peaux de chameaux ou de chèvres. Les Hadari, quant à eux, vivent dans des maisons en briques construites dans des villes et des villages. Étant donné que l’Islam est apparu dans la région désertique du centre et du nord de l’Arabie, il serait correct d’affirmer que le mode de vie dominant cette région est lié au « bédouinisme nomade, éleveur de chameaux ». Le chameau, qui a été apprivoisé très tôt par les Arabes, est devenu, en raison de sa résistance à la faim et la soif, le moyen de transport incontournable du désert et devient avec le temps une partie indispensable de la vie des populations de cette région. Le chameau est un animal incroyable, capable de marcher 17 jours sans boire d’eau en portant jusqu'à 200 kg sous une température de 57 degrés. Les Bédouins sont forcés, en raison des conditions climatiques, de voyager sans cesse, c’est pourquoi un troupeau de chamelles est une richesse inestimable dans ce contexte. Cet animal possède « des estomacs capables de stocker une nourriture d’une semaine, une bosse de graisse qui fait office de dépôt alimentaire, des narines conçues pour résister aux tempêtes de sable, des cils à deux rangés, des oreilles aux intérieurs poilus, une bouche et digestion capable d’ingurgiter les végétations épineuses. Il résiste aux froids et chaleurs extrêmes et est capable de boire 60 litres d’eau en une fois et hydrater rapidement tout son corps », mais il possède aussi « une mémoire capable de retrouver son chemin alors que les dunes se déplacent constamment ». Nul doute que le chameau ait été créé pour vivre dans cette zone  géographique. Il suffit d’observer sa place dans les poèmes arabes et la quantité de mots liés au chameau, pouvant constituer à eux seuls un livre entier, pour constater son importance dans la société arabe. Cet animal, duquel on peut tirer de l’eau durant des voyages de plusieurs semaines à travers le désert, joua un rôle important dans le commerce intercontinental, ce qui aida fortement à l’évolution des civilisations. Même si le cheval était le moyen de prédilection pour les attaques subites ou les visites des tribus voisines, le chameau resta le moyen de transport le plus répandu. Le chameau a été sans aucun doute un moyen de transport, mais il a été aussi utile pour sa viande, son lait, sa peau, l’engrais, sa laine et l’ombre qu’il procure.

Les trois choses qui peuvent le mieux qualifier l’Arabie antéislamique sont : le désert, le chameau et les Bédouins. Les Bédouins, dont les conditions de vie difficiles du désert avaient été facilitées par l’animal miraculeux qu’est le chameau, se logeaient généralement dans des tentes confectionnées de sa peau. Ils avaient une préférence pour les tentes transportables facilement. Ces tentes permettaient de se protéger, mais aussi de confiner leurs armes ainsi que les accessoires servant à monter les animaux, leurs nourritures et les récipients. Leur montage, démontage et leurs réparations étaient des fonctions effectuées par les femmes.

Avec les premières pluies du printemps, les Bédouins se ruaient vers les verdures et transformaient ces pâturages, propices à l’élevage, en lieu de vie. Ils se préparaient à la prochaine saison de sécheresse et de disette en rentabilisant au maximum cette pâture qui allait disparaître après quelques semaines. Les Bédouins étaient constamment en mouvement, mais ils possédaient chacun leur propre parcelle. Ces nomades, capables par la science nommée « ‘ilm al-Anwa » de déterminer les jours de pluies, se rendaient et restaient dans les zones de verdures et retournaient à leurs pâturages personnels une fois les stocks épuisés.

L’alimentation de base des Bédouins, qui vivaient dans des conditions de forte pauvreté et cherchaient seulement à obtenir le minimum vital, était le lait et les dattes. À l’exception de la chasse, les Bédouins ne mangeaient que rarement de la viande, une viande que l’on réservait aux jours de fête ou bien à la venue de convives. Ils étaient connus pour être des amateurs de la chasse aux chèvres sauvages, aux buffles, aux zèbres, aux gazelles, aux lièvres, aux perdrix, aux autruches et aux lézards. La sauterelle cuite ou bien en purée mélangée aux dattes faisait aussi partie des plats traditionnels. 

Les conditions sociales et économiques négatives du désert entraînaient souvent des conflits autour de l’utilisation des points d’eau et des pâturages. Effectivement, les guerres entre tribus dites « ayyam al-‘Arab » codifiées par des lois et traditions tribales constituaient un événement important de l’histoire du centre de l’Arabie antéislamique. Parmi certains de ces conflits les plus connus, qui ont pu parfois durer plusieurs années, sont les guerres de Basûs, Dâhis et Fijar. Durant ces guerres, il était considéré comme licite, à condition de ne tuer personne, de tendre des embuscades et de prendre possession des biens, des troupeaux et des femmes de l’adversaire. Lorsque l’une des tribus n’était pas suffisamment nombreuse pour attaquer l’ennemi, elle se rassemblait avec les tribus alliées pour une attaque commune qui se finalisait par la disparition totale de la tribu attaquée. Une famille dont le nombre augmentait rapidement et qui donc, pouvait se transformer en une grande tribu, pouvait être une raison de conflits avec le voisinage. C’est ainsi que certaines d’entre elles étaient souvent contraintes d’émigrer vers d’autres terres.

Les Bédouins représentent le noyau principal de la population arabe antéislamique, cependant les populations semi-nomades installées dans les vallées et autour des oasis sur la route des échanges commerciaux, ainsi que les clans installés sur les côtes de l’Arabie constituaient des maillons importants de la société arabe de l’époque. Néanmoins, il n’est pas concevable d’appliquer des limites strictes entre ces regroupements. Ainsi, il est connu que certains ayant adopté une vie semi-nomade se sédentarisèrent avec le temps ou que certains sédentaires décidèrent de retourner à une vie de nomades.

Nous observons donc qu’à l’instar de toutes les autres sociétés, les Arabes malgré leurs différences vivaient les uns dans l’autre autour de dénominateurs communs. D’autant plus que chacun avait besoin de l’autre. La protection des personnes vivantes isolées en plein désert autour des oasis était assurée par les Bédouins qui possédaient un avantage militaire par leur rapidité de mouvement. Alors que les nomades se fournissaient, pour un grand nombre de leurs besoins, auprès des sédentaires. En résumé, les Bédouins profitaient des dattes des sédentaires et ces derniers profitaient du lait de chameau des Bédouins.

Par contre, le sud de l’Arabie présentait une structure beaucoup plus évoluée et citadine que le centre et le Nord. Et cela en raison des avantages que la région possède tant dans l’agriculture que dans le commerce. Bien qu’au début de l’Islam les oasis de la région du Hedjaz soient économiquement actives, participent et forment des points de passage importants pour les caravanes commerciales entre le sud de l’Arabie et la Méditerranée, elles ne sont pas comparables au sud de l’Arabie. En effet, le sud de l’Arabie, avec le port d’Aden et le détroit de Bab al-Mandab, était le croisement commercial le plus important entre l’Extrême-Orient et la Méditerranée. Les ressources principales des populations aisées du Sud sont le commerce, la navigation, la pêche, la chasse aux perles et aux éponges.


Les ressources
 

L’économie des régions de l’Arabie variait selon les conditions géographiques et démographiques, mais se basait globalement sur l’élevage, l’agriculture et le commerce. La majorité bédouine méprisait les métiers de l’artisanat ou de l’agriculture, préférant l’élevage, la chasse et le commerce. Les sédentaires, quant à eux, s’adonnaient à l’agriculture et au commerce. Bien que la région soit entourée de mers, la pêche n'était présente que dans des régions très limitées.

L’élevage a été la source principale des Bédouins, cependant, les difficultés de la vie les ont poussés à pratiquer les attaques sur les caravanes commerciales comme ressource parallèle. Les passages de caravanes par le désert commencèrent très tôt, ce qui spécialisa les Bédouins aux raids et pillages. Durant ces assauts, les chameaux et la nourriture étaient dérobés, mais aussi les enfants et les femmes libérés contre rançons.

Il est important de souligner que le commerce était aussi une ressource conséquente des populations. Les Bédouins se fournissaient dans les villes en troquant leurs propres produits. Ainsi s’effectuait l’échange de dattes, céréales, vêtements et vaisselle contre du beurre, de la laine, des tissus, des tapis, des récipients ou des sacs. Les Bédouins se déplaçaient et apportaient leurs produits aux foires organisées dans toute la presqu’île, ce qui leur permettait une expérience dans le commerce caravanier. Très vite, les Bédouins fournirent en chameaux les grandes caravanes intercontinentales d’Inde et de Chine qui passaient par le Yémen et la mer Rouge, pour arriver en Égypte et dans les régions méditerranéennes. Ce sont aussi les Bédouins qui endossaient la sécurité de ces caravanes contre toutes agressions. La contribution qu’ils recevaient contre le service de protection et d’orientation des caravanes leur apporta un confort économique.

Contrairement à la contribution indirecte des Bédouins, les Mecquois sédentaires étaient beaucoup plus activement impliqués dans le commerce caravanier. La plus grande recette était issue des ventes effectuées aux pèlerins venus de part et d’autre. Les Mecquois accordaient beaucoup d’importance à la grande foire qui avait lieu tous les ans du côté de Taif. À l’ombre des dattiers, les tentes accueillaient les commerçants, mais aussi diverses activités. Les Mecquois contribuaient encore au commerce en participant aux caravanes tous les ans entre le Yémen en hiver et la Syrie en été.


La situation politique et administrative
 

La seule administration de La Mecque était une assemblée constituée de personnes influentes et de chefs de clan connus sous le nom de Mala. Elle ne détenait pas le pouvoir d’exécution, mais les décisions prises à l’unanimité par les Mala prenaient effet pour tous, alors qu’en cas de désaccord chaque tribu était libre d’agir comme elle le désirait. Dans cette structure politique très simple, l’autorité se rassemblait chez le chef de tribu que l’on nommait shaykh, raîs, amîr, rab ou sayyid. Les personnes âgées se rassemblaient pour désigner le chef de clan parmi les plus riches et honorables de la communauté. Le chef de tribu avait un rôle de juge plutôt que de gouverneur. Il n’avait pas le pouvoir de sanctionner, mais ses responsabilités consistaient à diriger les réunions, représenter la tribu durant les réunions intertribales, résoudre les problèmes au sein du groupe, déclarer la guerre, diriger l’armée durant les guerres, partager le butin, fixer les dates et moments de voyage ou émigration, organiser l’aide aux plus pauvres de la tribu, négocier les accords, accueillir les invités, permettre la libération des prisonniers ou bien même encore remettre les prix du sang (diya). Dans la société bédouine, ceux qui n’appliquaient pas les décisions prises par le juge étaient expulsés du groupe. Les affaires étaient résolues au sein de l’assemblée, les membres de cette assemblée avaient aussi le rôle de conseiller. Seule cette chambre avait le pouvoir de sanctionner ou récompenser les individus. Malgré le grand respect accordé au chef du groupe ainsi qu’aux personnes influentes qui représentaient l’autorité, chaque personne avait le droit à la parole.

Sans aucun doute, cette organisation reflète les traditions bédouines vivant sous les tentes du désert. La Mecque, où la vie sédentaire prédominait, revêtait une tradition de structure administrative néanmoins bien plus organisée.   Cette structure était établie autour de la Ka’ba qui était la raison d’être de la ville et la subsistance des populations, et était l’élément qui avait influencé la religion et façonné les traditions. Les fonctions au sein de cette organisation se limitaient majoritairement au partage des services de la Kaaba. À la naissance de l’Islam ces services se comptaient par dizaines et comptaient les fonctions suivantes :  sidana (gestion de la Kaaba, de sa porte ainsi que de son rideau), siqaya (distribution de l’eau aux pèlerins), rifada (distribution de la nourriture aux pèlerins pauvres), uqab (porte-étendard durant les guerres), qiyada (le commandement), ishnaq (l’établissement et le paiement des dettes et amendes), qubba (gestion de la tente qui abrite les équipements et les armes), ainna (gestion et distribution des chevaux de guerre), safarat (rôle de délégation), isar (prédiction de l’avenir particulièrement pour prendre les décisions importantes concernant les voyages et les guerres), hukuma (gestion des indifférents), mahjara (gestion de l’argent et les bijoux offerts aux idoles), imara (responsable d’instaurer le calme et veille au respect de la Kaaba), nadwa and mashwarat (l’assemblée de consultation). Quoique tous ces services ne soient pas d’une grande importance, ils ont été créés pour pouvoir être partagés entre les clans Qurayshites et ainsi satisfaire et apaiser leurs jalousies et rivalités. Cependant, il a sûrement été pensé qu’une telle organisation permettrait une continuité de service et un nombre toujours plus important de pèlerins.


La famille
 

La famille représentait le ciment de la société arabe. Cette structure était patriarcale et les relations familiales étaient déterminées selon les liens de parenté entre les hommes.   C’est pour cela qu’il était considéré comme essentiel d’avoir beaucoup d’hommes dans la famille pour renforcer la tribu et son honneur. Les hommes étaient considérés comme une force physique irremplaçable qui était la seule arme de guerre dans le désert. On considérait donc que l’homme avait tous les droits sur la femme. La femme, quant à elle, ne possédait aucune reconnaissance. Privée d’héritage, même en cas de mort de son mari, elle ne pouvait pas prétendre à la garde de ses enfants. Elle ne pouvait intégrer la famille qu’après avoir enfanté et était considérée comme un être de seconde classe. C’est ainsi que chaque fille née était dévalorisée et était vécue comme une honte pour la famille, aucun mal n’était vu à la laisser mourir. Bien que les conditions difficiles du désert aient, sans doute, contribué à  légitimer la mise à mort de ces filles, il est indéniable que la femme était complètement méprisée dans la société. En dépit de cette méprise de la société arabe, nous allons remarquer que la femme s’est vue endosser des fonctions très importantes. Alors que les hommes bédouins passaient la majeure partie de leur temps, excepté durant les guerres et les spoliations, à parler des femmes, de l’amour et d’héroïsme ou dormir en raison des grandes chaleurs, les femmes assumaient durant toute la journée de très lourdes charges. En dehors des responsabilités de longue durée telles que donner naissance aux enfants et les faire grandir, elles devaient aussi préparer à manger, traire les bêtes, faire le beurre, laver les vêtements, tisser pour les tentes et vêtements, filer la laine et monter puis démonter les tentes. Cependant, dans un monde où la famille n’augmente qu’à travers les hommes, sa fonction principale était de donner naissance à des garçons. Durant la période de l’ignorance (Jahiliyya) la famille n’a de sens qu’au sein d’une tribu. Il n’est donc pas possible de parler d’indépendance de celle-ci.

Dans la société arabe, le mariage était loin d’être une institution garantissant la vie de la femme et de la famille. Sous sa forme la plus habituelle, le mariage consistait à ce que l’homme épouse une femme en échange de la dot, cependant ils existaient aussi d’autres formes de mariage et de relation. Ainsi, nous pouvons citer parmi celles-ci: la possibilité pour l’homme de choisir un homme pour que sa femme tombe enceinte de celui-ci; l’échange entre deux hommes de leurs femmes; une femme libre (n’étant pas question d’adultère pour elle) pouvait devenir l’amante d’un autre; une femme pouvait, à condition de ne pas dépasser la limite de dix, avoir une relation avec plusieurs hommes en même temps; il existait aussi les mariages temporaires; le fils adoptif pouvait se marier avec sa mère adoptive; et deux sœurs pouvaient être mariées au même homme.


Les valeurs sociales
 

La société arabe antéislamique, basée sur un système tribal, partait du principe que tous étaient issus d’un même ancêtre et donc liés par le sang. Dans ce contexte, la seule référence pouvant déterminer les valeurs et les règles était la coutume fixée par les anciens. Cette structure possédait ses propres réglementations et présentait une certaine cohérence en elle-même. Elle régulait les droits de chaque membre et, plus particulièrement, la garantie de vie et des propriétés. Celui qui voulait s’opposer à ces règles ou les enfreindre risquait de perdre « la protection tribale » (al-himaya) qui est la seule protection en plein désert.  Cela ne serait rien d’autre qu’un suicide. L’appartenance à une tribu ne se limite pas seulement à l’obtention de droit, mais elle a permis aussi une conscience collective des responsabilités les uns envers les autres. 

Les Arabes, à l’époque de l’ « ignorance », vivaient avec une conscience collective d’appartenance et d’attachement à la tribu. Ils ont ainsi développé, sous les conditions difficiles du désert, un concept de valeurs et de vertus propre à eux-mêmes. La bravoure et l’endurance durant les batailles, le contentement et l’hospitalité durant la pauvreté, la fidélité envers son peuple et ses devoirs, la patience face aux catastrophes, la persévérance sur la quête de vengeance et d’être toujours, même au risque de perdre sa vie, du côté de la vérité faisaient partie de ces valeurs. Celles-ci ont joué un rôle important dans le renforcement de la solidarité entre les membres de la communauté et ont permis de mettre en valeur la générosité et la bienfaisance. Protéger les faibles et s’opposer aux forts ont été considéré comme de belles vertus.

Bien que toutes ces vertus rassemblent les membres de la tribu, le principal élément qui reliait les membres de la tribu était l’attachement (Asabiya) aux traditions tribales. Cet attachement signifie le sentiment d’entraide et de force physiologique qui lie les personnes, faisant partie d’une même famille ou non, croyant fermement provenir d’un seul et même ancêtre. Les conditions difficiles du désert et les luttes contre les tribus adverses rendaient nécessaire le soutien entre les membres d’une même tribu. Ainsi, les Bédouins, contraints à vivre ensemble, d’avancer ensemble et de lutter ensemble contre les injustices, n’avaient pas que les tentes et les chameaux comme biens communs. Les terres, les chevaux, l’herbe, le feu et l’eau étaient aussi des propriétés communes.

Ce fort sentiment d’appartenance à une tribu n’a pas que permis l’intégration des devoirs et des responsabilités, mais a aussi pallié le vide juridique présent dans le domaine politique et économique. Par exemple tous les membres du clan agissaient ensemble pour compenser toute perte subie par un des leurs et en cas de meurtre, les individus se levaient tous ensemble pour venger la victime. En effet, dans la tradition bédouine la vie des individus du clan est sacrée et la sanction de celui qui trahit cette règle est très lourde. La sanction se résumait en ces mots : « sang contre sang, et vie contre vie ». Cette sanction s’appliquait au meurtrier de la propre main des proches de la victime. Dans le cas contraire, les proches responsables de se venger étaient considérés par les autres comme étant plongés dans la honte. La sanction à appliquer au meurtrier était prise très au sérieux, car une non-application pouvait engendrer de longues guerres sanglantes.

Les valeurs véhiculées et le sentiment d’appartenance à la tribu garantissaient la sécurité des biens et de la vie. Cependant, cela engendrait l’obligation de se soumettre aux réglementations, aux coutumes et aux accords intertribaux. Les Bédouins connus pour ne se soumettre à aucune autorité observaient une soumission totale aux coutumes.

Le lien tribal, déjà très fort, était renforcé par la création de liens de parenté nouveaux entre tribus. Cette relation se faisait par des opérations nommées hilf, jar et wala. Cela permettait de nouvelles adhésions à la tribu. L'hilf et le jar s’emploient pour les personnes qui quittent ou ont été renvoyés de leur tribu et se réfugie (jar) ou s’allie (hilf) à une autre nouvelle tribu. Le wala a lieu lorsqu’une personne devient esclave, suite à une guerre ou un raid ou est achetée, puis se fait libérer.


L’environnement culturel
 

Dans les conditions difficiles des vastes déserts qui ne connaissent ni début ni fin, les Arabes se sont retrouvés dans une discipline originale qu’est la poésie et l’art du discours. Cette spécialité leur a assuré une immunité importante face aux  difficultés de la vie, et a été un élément unificateur pour une communauté toujours en état de voyage. La poésie arabe, dont les sujets principaux sont l'amour, le vin, la guerre, la victoire, l'héroïsme, la haine de l'ennemi, la chasse, la nature, les valeurs de tribu, ont été dans un sens le miroir de la vie bédouine. Ainsi tous les éléments de leurs environnements reprenaient vie dans ces poèmes. Ces poèmes et discours renfermaient généralement l’éloge des thèmes formant les piliers de la société de la péninsule arabe antéislamique tels que la multitude de conjointes et d’enfants, les troupeaux, les chameaux, les chevaux, le commerce, le pillage et les raids, les divertissements centrés sur le vin et les femmes. Les maîtres de la poésie, les poètes de chaque clan étaient très respectés et considérés comme les porte-paroles, les guides, les savants, les prédicateurs et voire les historiens de la communauté. On pensait qu'ils étaient soutenus de la part d'une puissance divine qu'une personne ordinaire ne peut acquérir, et qu'ils étaient en possession d'une science particulière. Il était assez courant que le poète élevait jusqu’au ciel son clan et rabaissait plus bas que terre les autres clans.  La satire et l'éloge étaient très communs. La satire, ainsi que sa réponse, devaient être rédigées avec la même rime et mesure. Les poèmes satiriques et laudatifs étaient les plus appréciés. Cependant, l’éloge pouvait facilement se rapprocher de l’adulation et la satire de l’insulte.

L’Arabie préislamique a vu l’apparition de marchés et de foires grâce au commerce bidirectionnel entre le sud de l’Arabie et la Mésopotamie et entre les pays méditerranéens et l'Extrême-Orient. Ces marchés ont aidé à l’épanouissement de la société et la naissance d’une culture nouvelle. Les Mecquois, qui disposaient du privilège religieux de posséder dans leur ville le centre de l'idolâtrie, ont réussi à utiliser ce privilège pour des fins commerciales; et grâce aux accords commerciaux ratifiés avec les pays voisins, ils ont participé à la croissance de la vie commerciale et culturelle de la péninsule arabe. Effectivement, les foires durant lesquelles le dirham iranien ainsi que le dinar byzantins étaient utilisés étaient tant un partage culturel que commercial. Les pèlerins venus de différentes contrées trouvaient l’occasion durant les foires de Mina, Majanna, dhu’l-Majaz et Ukaz de respirer l’atmosphère des compétitions de poème. Le poème victorieux était réécrit à l’encre d’or puis exposé sur la Kaaba.

L’alphabétisation de l’Arabie était très faible, l’écriture des poèmes n’est apparue que très tardivement. Les poèmes mémorisés et transmis de génération en génération s’étaient exportés jusqu’à l’époque islamique et avaient trouvé place à La Mecque devenue le centre culturel le plus important de l’Arabie. Cependant, selon les informations historiques le nombre d’alphabètes n’atteignait pas la vingtaine. Tandis que chez les nomades, pouvoir trouver des alphabètes était impossible, ce taux était encore plus bas dans les autres centres démographiques. Seuls ceux qui en voyaient une réelle utilité apprenaient à écrire.

Pourtant, il est possible d’affirmer que malgré cela, les Arabes avaient accumulé par voie orale un savoir et une expérience conséquente. Nous pouvons citer parmi les sciences de l’époque de « l’ignorance » : la science généalogique, l’histoire entremêlée de légendes, le pistage, ainsi que la prédication concernant l’eau, le temps, l’état de santé des personnes et des animaux.  

 

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