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Le Prophète Muhammad (saw) : La motivation au cœur de l’éducation (1/2)

L’éducation a été symbolisée à maintes fois dans le Coran par une plante qui, en contact avec le sol, est irriguée pour grandir, se régénérer et ramifier au mieux ses racines, afin de pousser et devenir un solide arbre, porteur de fruits.

La motivation représente l’une des plus grandes énigmes du comportement humain. Prenant racine dès l’enfance, la motivation peut être stimulée et ranimée, comme elle peut être freinée, ralentie voire anéantie. Depuis un siècle, une littérature scientifique titanesque a été engrangée pour aborder ces questions épineuses autour de la motivation, générant un engouement intellectuel amenant les grands penseurs à poser les jalons des ressorts de la motivation. Prenant acte de ces évolutions, psychologues, pédagogues et autres spécialistes de l’éducation ne cessent de fournir des connaissances prodigieuses (courants, concepts, méthodes et pratiques pédagogiques…etc.) et d’alimenter des débats constructifs sur les relations entre motivations et apprentissages. Il ressort de ces réflexions la nécessité de rester vigilant sur les possibles dérives idéologiques que recouvrent certaines pédagogies - traditionnelles ou nouvelles - qui érigent la théorie en dogme et la pensée en doctrine[1].

A l’ère de la modernité, en tant que parents, enseignants, managers ou acteurs sociaux ou religieux, nous sommes assaillis de toutes sortes de questionnements éducatifs influant sur notre quotidien : comment motiver nos enfants ? Bâton ou carotte : qu’est-ce qui marche le mieux ?! Pourquoi nos élèves s’investissent-ils si peu à l’école ? Qu’est ce qui détermine cet état dynamique - qui va et vient - au gré du vent ou des forces qui nous échappent ? Comment concilier autorité et confiance ?

A travers une approche spirituelle et psychologique, nous vous proposons dans cet article en deux parties de découvrir la matrice religieuse d’une éducation motivante, en référence au modèle prophétique. Commençons tout d’abord par élucider le concept d’éducation en Islam pour comprendre sa portée symbolique et sa déclinaison spirituelle. Le mot éducation en Arabe « Tarbiya », venant de la racine « rabba », signifie faire évoluer et développer, faire pousser, aider à progresser et fructifier[2]. D’ailleurs, le terme « ribaa » au sens spirituel péjoratif signifiant « usure » s’inscrit dans une logique de prolifération du profit et d’emmagasinement du capital à outrance. Le mot « rabb », l’un des noms divins - le plus cité dans le Coran, et pouvant se traduire par « Educateur », fait allusion à ce processus de maturation intellectuelle, d’élévation spirituelle et d’accompagnement éducatif de l’individu jusqu’à atteindre sa perfection humaine[3]. L’éducation a été symbolisée à maintes fois dans le Coran[4] par une plante qui, en contact avec le sol, est irriguée pour grandir, se régénérer et ramifier au mieux ses racines, afin de pousser et devenir un solide arbre, porteur de fruits.

Ce survol sémantique élémentaire de la genèse du mot « Tarbiya », est la clé de voûte de compréhension de la portée transformatrice de l’éducation en Islam. Cela indique la véritable place d’un éducateur, à la fois centrale et modeste : celle de fournir des repères pour l’action sans jamais la dicter. Car la finalité de l’éducation c’est de rendre les gens plus autonomes et aptes à utiliser au mieux leurs capacités.

Notre question essentielle : comment le Prophète Muhammad (saw) a-t-il réussi concrètement le pari éducatif, en transformant les consciences et en métamorphosant les cœurs ?

Sans prétendre à l’exclusivité, plusieurs principes éducatifs se dégagent, principes que l’on retrouve à présent dans les derniers développements des connaissances en psychologie de la motivation[5] :

Lorsque le comportement manifesté ne correspond pas à nos attentes, il faut faire preuve de tact et de délicatesse pour que la personne n’amalgame pas ce qu’elle est en elle-même avec les comportements « indésirables » qu’elle a pu avoir ; il est possible d’atteindre cet objectif en recourant à des phrases comme : " Je ne vous reconnais pas là", "Cela ne vous ressemble pas", "Ce n’est pas vous", etc.

1. Encourager et exprimer sa confiance en la capacité de réussir

S’il existe des attitudes éducatives qui dynamisent les compétences, il en existe d’autres qui les dynamitent. Paradoxalement, certains parents ou enseignants ne sont pas au rendez-vous quant à la récompense de la réussite, même ponctuelle de leurs enfants ou élèves. Malheureusement, ils ne se manifestent qu’en cas d’échec pour affirmer leur autorité par une sanction. Or, même si quelqu’un est très modeste dans ses capacités ou ses performances, rien n’empêche de lui renvoyer une image positive, valorisante et réconfortante : « Votre travail est bon, mais vous pourriez encore faire mieux ».

Prenons cet exemple éloquent, lorsque le Prophète Muhammad (saw) encourageait ses compagnons à l’apprentissage du Coran, il disait : « Celui qui lit le Coran avec difficulté et en hésitant dans sa lecture aura quand même deux récompenses ». Quelle règle pédagogique innovante et stimulante ! En plus de l’action, l’effort fourni pour réaliser cette action est lui aussi récompensé ! En effet, lorsque nous évaluons un travail, même s’il est médiocre à nos yeux, il convient de respecter le travail fourni et de reconnaître le temps dévolu pour la réalisation d’une tâche ardue ! Le psychologue Stanislas Dehaene[6] a théorisé les 4 piliers de l’apprentissage : l’attention, l’engagement actif, le retour d’information et la consolidation. Idriss Aberkane[7], un brillant scientifique en neurosciences, nous invite dans son livre « libérez votre cerveau » à une réflexion sur l’école, en faisant un parallèle réussi entre ces principes précités de Stanislas Dehaene et le succès rencontré par les jeux vidéos auprès des jeunes. Il montre que les secrets de l’attractivité des jeux vidéos résident dans leur capacité à tolérer l’erreur et à encourager l’essai-erreur, avec pénalité et récompense, sans peur et sans humiliation. 

D’innombrables exemples dans la démarche éducative prophétique illustrent parfaitement comment le Prophète Muhammad (saw) valorisait les qualités des gens sans jamais leur adresser de reproches culpabilisants ou les condamner à l’échec. Ainsi, il a dit un jour à propos d’Abdûllah Ibn Omar -ra- « Quel excellent homme est Abdûllah ! Si seulement il faisait des prières la nuit et les multipliait ». Afin de l’amener à une prise de conscience de ses défauts et stimuler en lui l’envie de s’améliorer, le Prophète - saw - prenait appui sur ses qualités pour rebondir sur ses défauts. Depuis, ce compagnon n’a plus jamais délaissé la prière de la nuit, qu’il fût chez lui ou en voyage. Aussi, lorsque le comportement manifesté ne correspond pas à nos attentes, il faut faire preuve de tact et de délicatesse pour que la personne n’amalgame pas ce qu’elle est en elle-même avec les comportements « indésirables » qu’elle a pu avoir ; il est possible d’atteindre cet objectif en recourant à des phrases comme : " Je ne vous reconnais pas là", "Cela ne vous ressemble pas", "Ce n’est pas vous", etc. Ce principe de « dénaturalisation » connu en psychologie de l’engagement[8] a le mérite de dissocier la personne de son comportement indésirable et de rendre ainsi, moins probable la réalisation à l’avenir de ce comportement du même type. Il faut dès lors saisir cette opportunité pour passer un contrat : " Qu’allez-vous faire pour que cela ne se reproduise plus ? Je suis sûr que vous allez réussir la prochaine fois. Je compte sur vous ".

Par son attitude bienveillante et compatissante, le Messager de Dieu - saw - a toujours enseigné à ses compagnons que l'idéal de la vie n'est pas l'espoir de devenir parfait, mais, la volonté d'être toujours meilleur. Il disait toujours : « Craignez Dieu sans prétendre à l’exclusivité… Ayez de la droiture, sans prétendre à la perfection. Donc, ajustez et rapprochez-vous du but »[9].

D’innombrables recherches contemporaines ont permis de montrer que les jeunes enfants (8 à 10 ans) intériorisent principalement les opinions de leurs parents auxquelles ils ajoutent les opinions de leurs camarades de classe visant ainsi le maintien d’une estime de soi satisfaisante. L’estime de soi serait alors le reflet des évaluations de soi par autrui.

2. Etablir une relation de confiance et une communication saine 

Si on se réfère à l’attitude éducative prophétique, on constate que l’un de ses secrets majeurs est le fait de faire confiance à l’autre, en le traitant avec bienveillance sans méfiance. En effet, tous les psychologues s’accordent sur le fait que la confiance est le secret de l’influence positive. Le défi éducatif consiste alors à susciter l’adhésion sans brusquer ou offusquer. A plusieurs reprises, lorsque le Prophète Muhammad (saw) recevait les tribus, il n’hésitait pas à instaurer un climat de confiance basé sur un échange positif, en donnant un sens dérivé positif à leurs noms : « La tribu de Aslem - dont le nom tribal est dérivé du mot Paix (Salem) -  qu’ALLAH lui accorde la paix ». Il a aussi dit à propos d’une autre tribu : « La tribu de Rifar, dont le nom est dérivé du mot (Pardon) qu’ALLAH lui pardonne ».

Ce procédé éducatif appelé par les psychologues « l’étiquetage » est l’un des ressorts de l’engagement humain. Sur le plan éducatif et/ou managérial, la psychologie de l'engagement nous invite à ne pas négliger ce principe de naturalisation[10]. Ce principe consiste à favoriser l'établissement d'un lien entre la personne et les comportements "désirables" qu’elle a pu manifester, comportements dont nous sommes le témoin, ou l'instigateur, en utilisant des phrases comme : "Ça ne m'étonne pas de toi " ou "Ça, c’est bien vous", "Je vous reconnais bien là", etc. Cette façon de procéder favorise l’appropriation du trait susceptible de garantir, à l’avenir, les comportements adaptés.

Combien de personnes sont devenues ce qu’elles sont par le simple fait d'avoir été « conditionnées » par l’encouragement ou un regard positif. Un jour, on a dit : « T’as une belle voix, T’as une belle écriture » et la personne a œuvré pour devenir ou Confirmant ce positionnement, d’innombrables recherches contemporaines[11] ont permis de montrer que les jeunes enfants (8 à 10 ans) intériorisent principalement les opinions de leurs parents auxquelles ils ajoutent les opinions de leurs camarades de classe visant ainsi le maintien d’une estime de soi satisfaisante. L’estime de soi serait alors le reflet des évaluations de soi par autrui.

Allah - Soit-Il exalté - dit à propos de son Prophète (saw) : « C'est par quelque miséricorde de la part d'Allah que tu (Muhammad) as été si doux envers eux ! Mais si tu étais rude, au cœur dur, ils se seraient enfuis de ton entourage. Pardonne-leur donc, et implore pour eux le Pardon (d'Allah). Et consulte-les à propos des affaires ; puis une fois que tu t'es décidé, confie-toi donc à Allah, Allah aime, en vérité, ceux qui Lui font confiance ».

3. Eviter de réprimander et de dévaloriser ou d’exprimer des reproches culpabilisants devant un échec

Avec une rigueur éducative ferme et attentionnée, le Prophète Muhammad (saw) réprimandait toute attitude d’arrogance dévalorisante envers qui que ce soit pour manque d’habilité ou d’intelligence. Par cette éducation, le Prophète - saw - a inscrit une précieuse philosophie éducative qui considère que toute personne est susceptible d’évoluer positivement. En effet, nous sommes souvent emprisonnés par nos préjugés envers autrui et devenons parfois inconsciemment un frein à leur progression. Mais une fois que nous leur accordons un regard positif, cela leur donne une opportunité de se réussir ; nous sommes alors surpris du décalage entre nos préjugés et les compétences effectives qu’ils ont manifestées. Conformément à l’enseignement coranique, le Prophète - saw - a toujours accordé aux gens une opportunité de se corriger et se ressaisir pour les protéger d’éventuelles auto-dévalorisations les empêchant de progresser et d’avancer, les stigmatisant. Allah - Soit-Il exalté - dit à propos de son Prophète – saw - : « C'est par quelque miséricorde de la part d'Allah que tu (Muhammad) as été si doux envers eux ! Mais si tu étais rude, au cœur dur, ils se seraient enfuis de ton entourage. Pardonne-leur donc, et implore pour eux le Pardon (d'Allah). Et consulte-les à propos des affaires ; puis une fois que tu t'es décidé, confie-toi donc à Allah, Allah aime, en vérité, ceux qui Lui font confiance »[12].

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[1] Anne-Marie Drouin-Hans (1998). L'Education, une question philosophique. Paris, Anthropos, Coll. Poche éducation.

[2] Cf. dictionnaire d’Ibn Mandour (630 – 711 / 1232 – 1311) « Lissan el Arab », illustre lettré qui avait réalisé une prestigieuse encyclopédie de lexicographie arabe en s’appuyant sur les règles établies par les grammairiens.

[3] Cf. exégèse d’Al Aloussi « Roh Al M’aâni » (1/77).

[4] À propos de Marie « Son Seigneur l’agréa alors du bon agrément, la fit croître en belle croissance. Et Il en confia la garde à Zacharie » (Sourate 2, verset 37).

[5] VIAU, R. La motivation en contexte scolaire, St-Laurent, Éditions du Renouveau pédagogique, 1994. VIAU, R. La motivation dans l'apprentissage du français, St-Laurent, Éditions du Renouveau pédagogique, 1999.

[6] Dehaene, S., « Les grands principes de l’apprentissage », Collège de France, 2012.

[7] Idriss Aberkane, « Libérez votre cerveau ! Traité de neurosagesse pour changer l’école et la société », Robert Laffont, 2016.

[8] Cf.  les travaux de Robert-Vincent JOULE, Professeur des Universités (Laboratoire de psychologie sociale, Aix-Marseille université́). Ses recherches portent sur le changement des comportements, des mentalités et sur la communication. Ses ouvrages les plus connus (corédigés avec J-L Beauvois) sont : Soumission et Idéologie (PUF, 1981), La soumission librement consentie (PUF, 1998, 2009) et surtout Le Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens (PUG, 2002, 2014), best-seller vendu en France à plus de 400 000 exemplaires et traduit dans une douzaine de langues.

[9] Traduction personnelle avec adaptation. Hadith authentique rapporté par l’Imam Ahmed dans son « Mossnad » (5/276).

[10] Cf. Robert-Vincent JOULE  dans le Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens (PUG, 2002, 2014).

[11] Harter, S. (1990).  Identity and self development.  In S. Feldman and G. Elliott (Eds.), At the threshold :  The developing adolescent (pp. 352-387).  Cambridge, MA :  Harvard University Press.

[12] Sourate 3, « La famille d’Imrân », Verset, 159.

 

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