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Le Prophète Muhammad (saw) : la motivation au cœur de l’éducation (2/2)

Un élève soutenu, stimulé et motivé choisira de s’engager et de persévérer, tandis qu’un autre, démotivé, mettra en œuvre des stratégies d’évitement pour éviter de se confronter à ses difficultés et sera perçu comme paresseux ; cette perception d’un trait de caractère erroné servira pourtant de justification à son échec aux yeux de tous, y compris aux siens car il finira par y croire. Tout ceci participe alors à accroitre un sentiment de culpabilité et de mésestime de soi.

Comme nous l’avons détaillé dans l’article précédent, le Prophète Muhammad (saw), dans sa fonction d’éducation bienveillante fournissait aux gens des repères pour l’action sans jamais la dicter. Car la finalité de l’éducation c’est de rendre les gens plus autonomes et aptes à utiliser au mieux leurs capacités sans jamais les condamner à l’échec. A cet égard, nous avons évoqué quelques principes éducatifs, comme l’encouragement, la relation de confiance et la communication saine. Nous continuerons dans cette deuxième partie à évoquer d’autres principes motivationnels au cœur de l’éducation prophétique.

4. Explorer les performances de chacun

L’attitude éducative du Prophète Muhammad (saw) consistait à éveille en toute personne son domaine d’excellence. Il n’a cessé par sa pédagogie d’explorer la personnalité de chacun afin de déceler et faire se révéler les trésors enfouis en chaque être. Une fois, il a dit à Abu Mûssa Al Achâari (ra): « J’étais en train d’écouter ta lecture hier, Allah t’a donné une très belle voix, et t’a doté d'une flûte d'entre les flûtes appartenant à la famille de Daoud »[1] . Imaginons l’impact d’une telle parole sur la motivation de ce compagnon à perfectionner davantage sa lecture ! Il est devenu effectivement l’une des références dans la lecture du Coran, à tel point qu’Omar Ibn Khatab (ra) l’invitait régulièrement à réciter le Coran, en lui disant : « Ô Abou Moussa, stimule-nous (à nous rappeler davantage) notre Seigneur ». Qui n’a jamais gardé le souvenir d’un enseignant bienveillant qui lui a permis d’aimer sa discipline ou à l’inverse de celui qui lui a fait détester l’école ? Comme l’exprimait l’un des sages : « Le grand est non pas celui qui te fait sentir qu’il est grand, mais plutôt celui qui te fait sentir que tu es grand ».  Les chercheurs de la motivation affirment alors que la motivation prend son origine dans les perceptions et les attentes d’une personne à l’égard d’elle-même. Ainsi, l’image que l’élève a de lui-même est si importante que certains chercheurs affirment que ce ne sont pas les capacités réelles de l’élève qui comptent pour qu’il progresse mais bien celles qu’il pense avoir. En effet, la manière dont l’individu se perçoit et perçoit le contexte dans lequel il se trouve est déterminant pour sa motivation. Les psychologues de la motivation relèvent surtout trois dimensions déterminantes, à savoir la valeur de la tâche pour l’individu, la perception de sa compétence à accomplir la tâche prescrite et la perception du contrôle qu’il exerce sur son déroulement.

Un élève soutenu, stimulé et motivé choisira de s’engager et de persévérer, tandis qu’un autre, démotivé, mettra en œuvre des stratégies d’évitement pour éviter de se confronter à ses difficultés et sera perçu comme paresseux ; cette perception d’un trait de caractère erroné servira pourtant de justification à son échec aux yeux de tous, y compris aux siens car il finira par y croire. Tout ceci participe alors à accroitre un sentiment de culpabilité et de mésestime de soi.

5. Démontrer de l’enthousiasme, de l’intérêt et de la considération

Sur un autre plan, le Prophète (saw) transmettait ses valeurs à travers la préconisation de certaines conduites à adopter au quotidien. Il recommandait par exemple lors de la visite d’un malade d’adopter l’attitude suivante : « Si vous rendez visite à un malade, donnez-lui l’espoir de vivre plus longtemps, car cela ne changerait en rien dans le destin d’ALLAH ». En d’autres termes, c'est comme si le Prophète (saw) nous disait implicitement : « Qu’est-ce qui vous empêche de semer l’espoir dans le cœur des gens dans la mesure où vos pronostics quant à leur réussite ou leur échec ne changeraient en rien la réalité des choses ? ». Ces gestes de reconnaissance et de considérations ne relèvent pas d’ « une posture mensongère » qui consiste à renvoyer aux gens une image « illusoire » sur eux-mêmes. Il s’agit au contraire de respecter l’intelligence de tout un chacun et de nous affranchir de nos impressions fausses ou peu fidèles à la réalité. Et même lorsqu’une personne se retrouvait en situation de faiblesse ou d’incompétence manifeste dans un domaine, le Prophète (saw) n’hésitait pas à l’écarter sagement et délicatement pour lui éviter un échec certain. Le cas de Abu Dhar (ra) est très révélateur de cet aspect bienveillant, il a rapporté : « Je demandai au Messager de Dieu : ’’Pourquoi ne m’attribues-tu pas une fonction ?’’ Il me tapa l’épaule et me dit : ’’Abû Dharr, tu es faible et il s’agit d’une responsabilité. Y faillir vaut la honte et les regrets le Jour de la Résurrection, sauf à celui qui est digne de s’en charger et qui s’acquitte des devoirs qui lui incombent."

Au moment de prendre la parole, il n'interrompait jamais son interlocuteur. Il s'assurait que ce dernier ait bien terminé son discours, pour reprendre la parole, comme en témoigne son histoire avec Abu Alwalid  « Tu as fini, ô Abu Alwalid ? ». En effet, le plus grand combat contre l'ego est de parvenir à se maîtriser face à un discours qui vous agace sans pour autant perdre votre lucidité et votre sens de l'écoute !

6. Être à l’écoute

Le Prophète (saw) parlait peu et écoutait attentivement ses interlocuteurs, au point que ses adversaires l'ont qualifié en disant c'est une "oreille"[2]. En effet, il lui était souvent fait le reproche de tendre l'oreille à tout le monde et d'être à l'écoute du tout-venant. Et même au moment de prendre la parole, il n'interrompait jamais son interlocuteur. Il s'assurait que ce dernier ait bien terminé son discours, pour reprendre la parole, comme en témoigne son histoire avec Abu Alwalid  « Tu as fini, ô Abu Alwalid ? ». En effet, le plus grand combat contre l'ego est de parvenir à se maîtriser face à un discours qui vous agace sans pour autant perdre votre lucidité et votre sens de l'écoute !

Enfin, pour illustrer scientifiquement les effets bénéfiques de la pédagogie prophétique, nous allons faire référence à une expérience contemporaine, menée dans un laboratoire par des chercheurs. Il a été demandé à deux groupes d'expérimentateurs de tester la performance de rats à parcourir un labyrinthe. A un groupe, on présente les rats comme étant issus d’une race « intelligente », tandis qu’à l’autre groupe, on les présente comme étant particulièrement peu doués. En réalité, les rats sont issus d'une population identique. Après analyse, il s’avère que les étudiants qui croyaient que leurs rats étaient particulièrement intelligents, leur ont manifesté de la sympathie ; inversement, les étudiants qui croyaient que leurs rats étaient stupides ne leur ont accordé aucune attention particulière. Ces différences de perceptions et d’attentes ont alors influencé en retour les performances des rats.

Conscient de l’utilité du concept, Rosenthal[3] a reproduit la même expérience dans un quartier pauvre où habitait un nombre important de familles immigrées défavorisées. Il a donc effectué une série de tests d’intelligence auprès des élèves d'une classe dans une école de San Francisco, en prétextant que les résultats révéleraient les enfants dont le potentiel d’apprentissage est important. Pour ce faire, il a communiqué aux enseignants des faux résultats en mettant en avant les élèves les plus susceptibles de faire des progrès. Or, ces élèves sélectionnés avaient été choisis de façon tout à fait arbitraire et le test n’était qu’une manière de dissimuler les objectifs de l’expérience[4].

Tout ceci a donc été pensé et construit dans le but de générer chez les professeurs différentes formes d' « attentes » concernant les futurs progrès des élèves : soit une « attente positive », soit « une attente négative ». Afin de mesurer l’effet de l’attente « positive vs négative » des enseignants vis-à-vis des élèves sur la performance réelle de ces derniers, les auteurs ont fait passer après plusieurs mois un nouveau test de performance aux enfants (post-test), puis ont mesuré les écarts de performance entre pré et post-test.

Les résultats sont impressionnants : tous les élèves présentés comme « plus intelligents » avaient progressé deux fois plus que les autres, non seulement au regard du test d’intelligence mais également au niveau de leurs résultats scolaires. Il est également apparu que les enseignants leur ont consacré plus de temps et les ont encouragés davantage aux dépens des moins favorisés. Comment expliquer de tels résultats ? Selon beaucoup de chercheurs, l’appréciation positive a créé un climat de confiance qui, une fois perçu positivement de la part des élèves prétendument « intelligents », a déclenché en eux une vraie motivation à progresser dans leurs résultats scolaires. Le plus étonnant encore, c’est que lorsque ces élèves faisaient des erreurs, celles-ci étaient minorées par les enseignants[5].

En conclusion, les enseignants convaincus d’avoir de bons élèves (que ce soit vrai ou faux) modifiaient inconsciemment leurs attitudes et modulaient leurs comportements en fonction de leurs « conditionnements » psychologiques. C'est comme si le fait de s’occuper un peu moins ou de considérer différemment des élèves jugés moins performants les rendait effectivement moins performants.

Cet effet connu sous le terme d'« effet Pygmalion »[6], développé par Rosenthal, grand psychologue américain, sert de grille de lecture à un certain nombre de phénomènes sociaux. Par exemple, en milieu scolaire, cet effet permet d’expliquer en partie l’écart de réussite entre les écoles des milieux favorisés et celles des milieux défavorisés[7]. Ainsi, un enseignant nouvellement affecté à un établissement situé en zone d’éducation prioritaire (ZEP)[8] s’attendra probablement à être confronté à des élèves rencontrant des difficultés scolaires. Son attente sera tout autre s’il apprend qu’il est affecté à un établissement réputé. Il ne s’agit pas d’attribuer la responsabilité des résultats scolaires uniquement aux professeurs, mais il s’agit de démontrer que l’échec scolaire des élèves n’est pas systématiquement imputé aux carences intellectuelles des élèves ou à un manque de travail, voire un manque de soutien familial.

Ce phénomène particulièrement prégnant dans le domaine éducatif devrait réinterroger nos modes d’éducation qui manquent cruellement de postures positives en matière d’encouragement. Il est observé que beaucoup de personnes, mises à l’écart, se sentent inutiles et inefficaces, ce qui accentue davantage leur repli et perpétue leur complexe d’infériorité. Prenons par exemple le cas d’un enfant affublé d’une image péjorative et redondante : il développera des comportements en accord avec l’image que ses parents ou ses enseignants lui renvoient de lui-même. En revanche, des parents qui croient en la qualité de leurs enfants vont les traiter en tant que tels et se sentant valorisés, ces enfants vont se conformer à la vision de leurs parents pour devenir de bons enfants, de bons élèves.


[1] Hadith rapporté par Muslim.

[2] Sourate « Tawba » (Le repentir), S.9 ; v. 61.

[3] Cette expérience a été effectuée par Rosenthal et Jacobson, deux psychologues Américains, dans un contexte où l’intelligence a été considérée comme ayant un caractère inné. Pour aller plus loin, voir : Rosenthal R., Jacobson L. (1968). Pygmalion in the classroom: Teacher expectation and student intellectual development. New York : Holt, Rinehart &Winston.

[4] Souvent dans les expériences menées en psychologie, on dissimule les objectifs de la recherche pour éviter l’activation de certains mécanismes psychologiques de clairvoyance, qui peuvent fausser les résultats, et ce, afin que les participants réagissent le plus naturellement possible. « L’effet placebo » connu dans les tests médicaux illustre bien ces précautions méthodologiques.

[5] Ces résultats sont à nuancer. On voit qu’après la deuxième année, les élèves plus jeunes perdent ce résultat alors que les élèves plus âgés le conservent.

[6] « Pygmalion » était un roi légendaire de la mythologie grecque. Sculpteur à ses heures, il tailla dans la pierre la statue d’une femme belle et finit par en tomber amoureux. Il demanda donc à la déesse de la beauté et de l’amour de donner vie à la statue, ce qu’elle fit. Ensuite, il épousa sa propre sculpture devenue femme.

[7] Croizet J.-C., Claire T. (2003). Les enseignants contribuent-ils aux inégalités sociales ? In J.-C. Croizet et J.-P. Leyens (Eds.), Mauvaises réputations : les réalités et les enjeux de la stigmatisation sociale. Paris : Armand Colin.

[8] Ce sont des zones couramment abrégés sous le sigle « ZEP » dans le système éducatif français, qui cumulent beaucoup de difficultés scolaires et sociales.

 

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