Le Prophète Muhammad (saw)
Sa vie sociale
 

Le Prophète (saw) et la bienfaisance envers les personnes âgées

« Ne fait pas partie de notre communauté de foi celui-là qui
ne se montre pas clément avec notre petit et n’honore pas notre grand ».

Vieillir fait peur à beaucoup : le corps se dégrade, l’activité se réduit ou cesse, le rôle social se métamorphose, le regard d’autrui change ; le corps perd en agilité́ et en endurance, la solitude et la lassitude s’invitent effroyablement, l’identité personnelle et sociale s’altère.

La vieillesse est une période d’érosion naturelle et un stade ultime du développement humain, comme l’exprime explicitement le Coran : « Allah, c’est Lui qui vous a créés faible ; puis après la faiblesse, Il vous donne la force ; puis après la force, Il vous réduit à la faiblesse et à la vieillesse : Il crée ce qu’Il veut et c’est Lui l’Omniscient, l’Omnipotent »[1]. Certains biologistes parlent d’un « vieillissement programmé »[2] inscrit dans notre patrimoine génétique, qui se manifeste par un vieillissement cellulaire et tissulaire, provoquant de profondes transformations biologiques, anatomiques et morphologiques (modifications de l’apparence, déficits fonctionnels, etc...). Le Coran fait allusion explicitement à ce vieillissement cognitif [3]: « ....tandis que d’autres parviennent au plus vil de l’âge si bien qu’ils ne savent plus rien de ce qu’ils connaissaient auparavant. »[4]

Pour toutes ces raisons, le Prophète - que la prière et le salut soient sur lui - anticipait ce vieillissement accablant, en se protégeant auprès de Dieu contre ce « déclin de l’âge » :[5] « Ô Allah fait nous jouir de notre ouïe et notre vue et de notre force autant que nous sommes en vie. »[6]

La vieillesse marque une rupture psychologique et existentielle majeure, parfois douloureusement et solitairement vécue. Face à̀ cet état de faiblesse, le Prophète Zacharie a clairement exprimé ce ressenti, en s’adressant intensément à son Créateur avec tendresse et amour : « Ô mon Seigneur, mes os sont affaiblis et ma tête s’est enflammée de cheveux blancs. [Cependant], je n’ai jamais été́ malheureux [déçu] en Te priant, ô mon Seigneur »[7]

La vieillesse marque donc, un tournant psychologique se caractérisant par des ruptures brutales, qui génèrent de l’instabilité́, de l’insécurité́ affectant tous les domaines de la vie psychique, sociale, affective.  C’est pour cela l’Islam leur a accordé beaucoup de dérogations religieuses au niveau de l’exercice de leur culte. Par exemple, le Prophète - que la prière et le salut soient sur lui -, ordonnait aux Imams d’alléger la prière en leur présence.[8] Dès lors, Le respect de la dignité́ des personnes les plus vulnérables est un principe inaliénable en Islam.

En méditant la vie du prophète - que la prière et le salut soient sur lui -, on constate qu’il était toujours clément et bienveillant envers les gens les plus fragiles, en particulier vis à vis des personnes âgées. Il n’a cessé de rappeler leur droit spécifique, en disant : « Ne fait pas partie de notre communauté́ de foi celui-là̀ qui ne se montre pas clément avec notre petit et n’honore pas notre grand ».[9] Le Prophète - que la prière et le salut soient sur lui - plaidant en faveur de ces deux fragilités humaines : L’enfance (ignore le sens de la vie) a besoin de notre clémence et la vieillesse (a terminé son contrat avec la vie) a besoin de notre respect. En effet, à cet âge de vulnérabilité́ émotionnelle, les personnes âgées ont besoin d’une relation affective sécurisante. Dépourvus de supports sociaux, ils deviennent très sensibles au moindre geste, à la moindre parole, en les interprétant à leur façon. Ils ont donc besoin de se sentir aimés, compris et acceptés. Un amour doit être démontré́ de façon rassurante et ce en les aimant telles qu’elles sont pour leur prouver qu’elles existent, qu’elles sont importantes. La chaleur d’une main, la tendresse d’un cœur redonne le goût et l’espoir de vivre. Il faut apprendre à témoigner, dire notre amour pour eux. Mais, un cœur ne déverse de l’amour que s’il est tendre, aimable et plein de douceur : « Cest par quelque miséricorde de la part dAllah que tu (Muhammad) as été́ si doux envers eux ! Mais si tu étais rude, au cœur dur, ils se seraient enfuis de ton entourage. Pardonne-leur donc, et implore pour eux le pardon (dAllah) ».[10] Pour cela, elles ont droit à une disponibilité́ affective et un cœur ouvert: leur prêter attention, être à l’écoute de leurs faiblesses, de leurs capacités, témoigner de l’empathie. Rien n’est plus difficile que le sarcasme ou le dénigrement (« Tu ne comprends jamais rien, tu vis encore dans ton monde »). Des gestes parfois symboliques honorant les ainés, comme le fait de leur céder la place dans le bus ou dans un magasin, ramasser quelque chose à terre pour eux, les aider à porter quelque chose, sont autant de messages porteurs de respect et de solidarité́. Le Prophète - que la prière et le salut soient sur lui - ordonnait de les saluer en premier[11] et une fois une personne âgée est venue le voir, mais les gens présents ont pris beaucoup de temps à lui céder le passage. Le Prophète - que la prière et le salut soient sur lui - n’a pas hésité́ à désapprouver cette attitude et a rappelé le principe éthique de base : « Ne fait pas partie de notre communauté́ de foi qui n’honore pas notre grand »[12]. En dépit de sa responsabilité́ politique de chef d’État, Omar, qu’Allah l’agrée, n’hésitait pas à la tombée de la nuit à rejoindre la demeure d’une femme âgée - qui ne savait pas qu’il s’agissait du calife des musulmans - pour débarrasser et nettoyer sa demeure et lui ramener de quoi manger.[13]

Nos aînés ont besoin de respect, considération et reconnaissance. A un âge avancé, le regard de l’autre a une incidence directe sur l’estime de soi. Dès lors, il est important de prendre conscience de la façon de parler, de juger. Pour cela, il faut surveiller la façon dont on leur parle : utiliser des mots d’amour et des petits phrases tendres... des gestes d’affection... et surtout ne pas les brusquer verbalement et ne pas les outrager par certaines attitudes disproportionnées surtout vis-à-vis des parents: « Alors ne leur dis point : Fi! Et ne les brusque pas, mais adresse-leur des paroles respectueuses. »[14] La métaphore coranique est révélatrice de cette tendresse : (et par miséricorde; abaisse pour eux laile de lhumilité́ ; et dis : « Ô mon Seigneur, fais-leur à tous deux miséricorde comme ils mont élevé́ tout petit »)[15] à l’image d’un oiseau qui embrasse ses petits et les protège sous son aile, pour leur accorder chaleur et protection.

Les respecter, c’est être à leur écoute, prendre le temps de s’asseoir avec eux et décoder leur façon de communiquer et ce qu’ils ont à dire sans les juger ni les réprimander... leur demander régulièrement leur opinion... tenir compte de leurs choix...éviter de critiquer inutilement... Les valoriser, leur montrer qu’ils sont utiles, les sortir de leur isolement. Au moment de la victoire de la Mecque, Abu Bakr a ramené son père âgé vers le Prophète - que la prière et le salut soient sur lui -, qui n’a guère apprécié́ le geste : «Tu aurais dû le laisser chez lui à la maison, et c’est à moi de me déplacer vers lui». Par compensation, le Prophète - que la prière et le salut soient sur lui -a aussitôt mis le père de Abu Bakr à coté́ de lui, en se montrant affectueux envers lui, en mettant sa main sur sa poitrine[16].

Pour bien vieillir, le soutien de la famille reste très important pour le maintien du bien-être et de la qualité́ de vie de la personne âgée. Ce rôle rassurant favorisera un sentiment de sécurité́ et permettra d’amoindrir les effets du stress, tout en renforçant leur équilibre psycho-affectif[17]. Le Coran insiste énormément sur le processus d’accompagnement aux parents : « Et accompagne-les dans cette vie avec bienveillance. »[18] Nous connaissons tous la réponse du Prophète à un Compagnon qui lui a demandé́: « Ô Envoyé́ d’Allah, qui est la personne qui a le plus droit à ma bienveillante compagnie » ? « Ta mère » (3 fois) et à la fin « Ton père »[19]. L’expression coranique « Auprès de toi » dans le verset : « Si l’un d’eux ou tous deux doivent atteindre la vieillesse auprès de toi » est merveilleuse dans ce passage coranique, puisqu’elle engage les enfants à rester aux côtés de leurs parents, dans une proximité́ physique et affective. Être à l’écoute de leur dépendance, comme ils ont fait avec nous, tout petits, comme signe de reconnaissance. Abdullah ibn Omar vit un jour, lors du pèlerinage, un musulman prendre sa mère sur son dos et faire le tawwaf autour de la Kaaba. Après une discussion, il lui dit : « Par Allah ! Tu ne t’es même pas acquitté d’un seul cri que ta mère a poussé́ le jour où elle t’a mis au monde.[20]» C’est une tragédie d’observer une famille, composée pourtant de plusieurs membres, qui échouent à résoudre le problème majeur de la préservation de la dignité́ de ceux ou celles qui ont consacré́ toute la force, l’énergie et la vigueur de leurs belles années à les faire grandir, les éduquer, les « élever » : « Et par miséricorde, fais preuve à leur égard d’humilité et adresse à Dieu cette prière : Seigneur ! Sois miséricordieux envers eux comme ils l’ont été́ envers moi, quand ils mont élevé tout petit ! ».[21]

Connaître leurs besoins primaires (nourriture, sécurité́, amour) ou secondaires (sociaux) et chercher à les décoder et les combler. Ils ont certes des goûts qu’ils peuvent encore exprimer, des désirs et des rêves et des sentiments au sujet desquels il faut investiguer. S’il y a impossibilité́ de combler un besoin pour une raison ou une autre, il faut trouver un palliatif. Il faut leur donner toujours l’espérance de continuer à vivre : sur ce volet, le Prophète - que la prière et le salut soient sur lui -, préconisait la conduite exemplaire à manifester lors de la visite à un malade: « Si vous rendez visite à un malade, donnez-lui l’espoir de vivre plus longtemps, car cela ne changerait en rien dans le destin d’Allah. »[22]

Si nos aînés n’ont pas le choix de vieillir, ils ont en revanche, un mot à dire sur la manière dont ils choisissent de vieillir. Il s’agit de la responsabilité́ de chacun de leur accorder le droit à un regard décent et un traitement digne. Le Prophète - que la prière et le salut soient sur lui -alerte, en particulier, la conscience des jeunes quant à leur responsabilité́ envers les personnes âgées en disant: «Chaque jeune qui honore une personne âgée, Allah lui attribue une personne qui l’honorera de même dans sa vieillisse ». En tant que personnes, nous ne pouvons ignorer que nous sommes tous des vieux en devenir, comme l’exprimait très bien l’un des sages: « Ne pas honorer la vieillesse c’est démolir la maison où l’on doit coucher le soir ». Enfin, quel dommage, de ne pas découvrir les « trésors enfouis » de nos aînés, explorer leur vie, riche de savoirs et d’expériences! Quel dommage de ne pas admirer ce très beau moment du « coucher du soleil », comme disait Maximilienne Levet-Gautrat[23] dans son concept de flamboyance « Le soleil avant de se coucher, illumine le ciel de couleur attirante; mais aussi le « feu d’artifice » où la dernière gerbe est la plus belle, la plus colorée, et celle qui embrasse le ciel avant la fin ».  Quel dommage, de ne pas décrocher la clé́ de réussite dans cette vie d’ici-bas et le bonheur éternel dans l’Au-delà : « Qu’il soit humilié, qu’il soit humilié, qu’il soit humilié, celui qui a eu le bienfait d’avoir des parents âgés et malgré́ cela n’est pas rentré au Paradis »[24] dit notre Prophète - que la prière et le salut soient sur lui.


[1] Le Coran, 30:54.

[2] Leonard Hay ick, PS Moorhead, “The serial cultivation of human diploid cell strains,” Experimental Cell Research, vol. 3, no 25, (1961): 585-621.

[3] Le cerveau vieillit également et par conséquent, un certain nombre de fonctions cognitives vont être modifiées avec l’âge : diminution des capacités sensorielles et perceptives, notamment les capacités mnésiques (surtout la mémoire du travail), de concentration et d’attention, le processus d’idéation (enchaînement des idées) ralentit.

[4] Le Coran, 22:5.

[5] Al-Bukhārī, Ṣaḥīḥ al-Bukhārī (Damascus, Dār Ibn Kathīr, 2002), 1587.

[6] Al-Tirmidhi, al-Jāmiʿ al-Kabīr (Beirut, Dar al-Gharb al-Islāmī, 1996), 5/481.

[7] Le Coran, S 19: V 4.

[8] Muslim Ibn al-Ḥajjāj, Ṣaḥīḥ Muslim (Riyad, Dār Ṭaybah, 2006), 216.

[9] Al-Tirmidhi, al-Jāmiʿ al-Kabīr, 3/479.

[10] Le Coran, 3:159.

[11] Al-Bukhārī, Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, 1556.

[12] Al-Tirmidhi, al-Jāmiʿ al-Kabīr, 3/479.

[13] Ibn al-Jawzī, Ṣafwat al-Ṣafwah (Beirut : Dār al-M rifah,1985), 1/281.

[14] Le Coran 17: 23.

[15] Le Coran, 17: 24.

[16] Aḥmad Ibn Ḥanbal, Musnad al-Imām Aḥmad (Beirut: Muassat al-Risālah, 2001), 44/518.

[17] Danielle Laporte et Lise Sévigny, L’estime de soi des 6-12 ans (Québec, CHU Sainte-Justine, 2002), 43-52.

[18] Le Coran, 31:15.

[19] Al-Bukhārī, Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, 1500

[20] Al-Bukharī, al-Adab al-Mufrad (Beirut : Dar al-Ṣiddīq, 2000), 16

[21] Le Coran, 17:24.

[22] Al-Tirmidhi, al-Jāmiʿ al-Kabīr, 3/595

[23] Maximilienne Levet-Gautrat, l’âge de la omboyance (Paris : J. Bertoin, 1993), 184

[24] Sahih Muslim, Hadith no: 1189. ...

 

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