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Les larmes du Prophète (saw) : entre expression de la spiritualité et de l’humanité du Messager

Lors de la mort d’Ibrahim, en voyant le Prophète (saw) pleurer, son compagnon Abd Rahman Ibn Awf (ra) fut surprit et lui demanda « Toi aussi, Prophète de Dieu ? ». Ce à quoi le Messager de Dieu répondit « Ibn Awf, cela est une miséricorde ». Puis Muhammad (saw) dit : « Les yeux pleurent, le cœur est triste, mais nous ne disons que ce qui plait à Dieu. Ô Ibrahim, ta séparation nous chagrine ! »

Dans de nombreuses cultures et/ou conceptions humaines, le fait de pleurer est mal perçu, les larmes étant considérées comme un signe de faiblesse. Ainsi, « l’homme fort » serait celui qui, même face à la mort d’un proche ou à toute situation de tristesse, cache ses émotions et se refuse de pleurer ou même d’exprimer sa peine. Certains pensent même que ces conceptions sont entérinées par l’Islam. Or, dans la religion musulmane, les choses sont bien différentes que ce que prétendent certaines croyances populaires.

Les larmes, dans la joie comme dans la peine, sont l’expression de notre humanité et ne sont pas nécessairement une faiblesse. Elles peuvent même parfois être une marque d’humilité devant Dieu et l’expression de notre amour pour le Divin. Le Coran évoque à ce propos positivement ceux qui pleurent par dévotion pour Dieu, ajoutant que cela renforce l’humilité : « Et ils tombent sur la face en pleurant, et cela ne fait qu’accroitre leur humilité »[1].

Le Prophète (saw), en différentes occasions, a lui même pleuré, en privé comme en public. Il a pleuré de tristesse, suite à la perte d’un être cher, comme il a pleuré par dévotion spirituelle face à l’intensité de sa relation à Dieu.

Les larmes comme expression de la dévotion spirituelle

Un jour, Ibn Umair (ra) demanda à la mère des croyants, Aisha (que Dieu soit satisfait d’elle), qu’elle était la chose la plus remarquable qu’elle ait vu chez le Prophète (saw). Aisha (r.anha) dit alors qu’une nuit, le Prophète (saw) s’est réveillé et lui a dit « Ô Aisha, permets moi de consacrer la nuit à adorer mon Seigneur », ce à quoi elle répondit : « Je jure par Allah que j’aime ta compagnie et que j’aime ce qui te plait ». Le Prophète (saw) fit alors ses ablutions et pria. Il pleurait tellement en priant que son genou était mouillé, puis il continua jusqu’à ce que sa barbe soit humide et même jusqu’à ce que le sol soit mouillé par ses larmes.

Son proche compagnon, Bilal (ra), arriva ensuite pour faire l’appel à la prière du Fajr et trouva le Prophète (saw) en larmes avec beaucoup d’étonnement. Il lui demanda alors: « Ô Messager de Dieu, tu pleures (par piété) alors qu’Allah t’a pardonné tous tes péchés passés et futurs ». Le Prophète Muhammad lui répondit: « Comment ne pourrais-je pas être un serviteur d’Allah reconnaissant, alors que cette nuit m’a été révélé ce verset, malheur à celui qui lit ce verset sans méditer dessus », Le Messager d’Allah récita ensuite le verset suivant[2] : « Il y a certes dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour, des signes pour les doués d’intelligence»[3]

Les larmes du Prophète Muhammad (saw) dans le cas présent étaient des larmes spirituelles, exprimant sa reconnaissance envers Allah (swt), sa piété, et la profondeur de sa foi et de son amour pour Dieu. Ces larmes sont ainsi l’expression d’un vécu spirituel intense dans notre relation à Dieu et nous permettent d’extérioriser ce que les mots ne peuvent pas exprimer. Le Prophète (saw), de par son lien profond à Dieu, vivait cette sensation spirituelle intense, notamment durant la prière, qui est le moment privilégié de la relation entre le Créateur et la créature. Le compagnon Abdullah Ibn Shikhir (ra) a témoigné à ce propos : « J’entrais chez le Prophète, alors qu’il était en prière. De sa poitrine émanait un bruit comparable à une marmite en ébullition à force de pleurer »[4].

Les larmes spirituelles sont l’expression d’une crainte révérencielle de Dieu autant que d’un amour profond pour Lui. Elles traduisent un mélange de respect, d’amour, de crainte, d’humilité et de reconnaissance à l’égard du Transcendant. Une reconnaissance pour Sa miséricorde à notre égard et les bienfaits qu’Il nous accorde ainsi qu’une humilité face à la grandeur du Divin, Sa science infuse et Sa toute puissance. Au delà de ce qu’elles expriment, les larmes nous font souvent ressentir des sensations spirituelles qui dépassent la raison et qui diffèrent des émotions classiques. Ces sensations sont difficilement descriptibles car elles relèvent du vécu intérieur bien plus que de la connaissance théorique. Elles sont le ressenti de ce que certains savants mystiques appellent la douceur de la foi « halâwat al imâm » et la dégustation spirituelle « dhawq ». Ces larmes sont donc une forme d’adoration de Dieu, le Prophète (saw) avait d’ailleurs dit que celui qui pleurait par crainte d’Allah ne pouvait pas aller en enfer[5] ou encore que celui qui évoquait Dieu avec les yeux emplis de larmes ferait partie des personnes protégées sous l’ombre de Dieu le jour du jugement dernier[6].

Cette force spirituelle des larmes est souvent présente à travers la récitation du Coran. En effet, on constate lors de prières collectives, qu’aussi bien le récitateur que ceux qui l’écoutent pleurent régulièrement suite à la lecture d’une sourate ou d’un verset, car la beauté de la récitation du Verbe Divin touche nos cœurs et les connecte à l’Unique d’une manière très singulière et somptueuse.

Déjà à l’époque du Prophète Muhammad (saw), ce dernier pleurait souvent après avoir écouté une récitation coranique. Comme par exemple lorsqu’il demanda un jour à son compagnon Ibn Mas’ud (ra) de lui réciter un passage du Livre Saint. Ce dernier, surpris, posa la question au Prophète (saw) « Envoyé de Dieu, tu me demandes de réciter le Coran alors que c’est à toi qu’il a été révélé ? », ce à quoi il répondit « J’aime l’entendre de quelqu’un d’autre que moi ». Ibn Mas’ud (ra) récita alors la sourate les femmes, jusqu’à ce que le Messager de Dieu l’interrompe et lui dise « cela me suffit à présent ». Ibn Mas’ud (ra) se tourna alors vers Muhammad (saw) et vit que ses yeux étaient emplis de larmes[7].

Les larmes comme expression des émotions humaines

Lors de la 8ème année de l’Hégire, Maria Al Qubtiya (r.anha), épouse du Messager de Dieu (saw), enfanta un garçon qu’ils appelèrent leur fils Ibrahim, en hommage au Prophète Ibrahim (Abraham) (que la paix soit sur lui).  Le Prophète Muhammad (saw) était très heureux de la naissance de cet enfant et aimait profondément son fils. Mais Ibrahim a été rappelé très tôt à son Seigneur. Il décéda la 10ème année de l’Hégire, à l’âge de 16, 18 ou 21 mois selon les différentes sources[8].

Alors que sa mère Maria et sa tante Shirin (r.anhuma) tentaient de s’occuper d’Ibrahim malade, il est apparu que son état était incurable et que l’enfant allait mourir, c’est alors que Muhammad a été averti. Lorsque le Prophète (saw) appris la nouvelle il fut choqué et éprouva une grande tristesse, à tel point qu’il ressenti que ses genoux flanchaient et ne pouvaient plus le porter. Muhammad (saw) a failli s’effondrer et demanda à Abd Rahman Ibn Awf (ra) de l’aider pour ne pas qu’il tombe. Le Prophète (saw) parti aussitôt au chevet de son fils et arriva à temps pour dire adieu à Ibrahim qui était sur les genoux de sa mère. Il prit alors son fils et le mit sur ses propres genoux en lui serrant la main. Son cœur était déchiré et sa tristesse se traduisait sur son visage. Avec beaucoup de peine, le Prophète (saw) dit à son fils «Ô Ibrahim, face au décret de Dieu, nous ne pouvons rien faire », puis il resta silencieux. Les larmes coulant de ses yeux. L’enfant était entrain de partir petit à petit,  sous les yeux de sa mère et sa tante qui pleuraient abondement[9].  

Lors de la mort d’Ibrahim, en voyant le Prophète (saw) pleurer, son compagnon Abd Rahman Ibn Awf (ra) fut surprit et lui demanda « Toi aussi, Prophète de Dieu ? ». Ce à quoi le Messager de Dieu répondit « Ibn Awf, cela est une miséricorde ». Puis Muhammad (saw) dit : « Les yeux pleurent, le cœur est triste, mais nous ne disons que ce qui plait à Dieu. Ô Ibrahim, ta séparation nous chagrine ! »[10].

Les larmes de Muhammad (saw) dans cette situation ne sont pas liées à son statut de Messager, ni à sa mission prophétique, mais sont simplement l’expression de son humanité et de ses émotions naturelles. Il était un père qui pleurait son fils et ses larmes traduisaient sa profonde tristesse. Le Messager d’Allah (saw) nous montre ici que le fait de pleurer par tristesse n’est ni une faiblesse ni une faute, c’est au contraire une miséricorde nous permettant d’exprimer nos émotions et notre chagrin, par delà la limite des mots. Ainsi, la tristesse et les larmes n’ont rien de négatif en Islam, tant que cela ne conduit pas à l’excès, à l’oubli de soi et de Dieu. Accepter le décret divin quant à la mort d’un proche ne signifie en aucun cas la nécessité de refouler ses émotions, de les nier ou de les cacher, car l’Islam nous demande d’accepter notre humanité et de la concilier avec les exigences de la spiritualité et de l’éthique.

De nombreux autres hadiths confirment non seulement la licéité en islam des larmes pour exprimer sa tristesse, mais aussi qu’elles relèvent d’une miséricorde divine que Dieu a accordée aux hommes face à la peine des cœurs, à l’instar du hadith relatant la mort du petit-fils du Prophète (saw). Alors que le fils de sa fille était sur le point de mourir, le Messager de Dieu (saw) avait les yeux remplis de larmes. Sa’ad (ra) lui demanda alors « Qu’est-ce donc ceci, Prophète de Dieu ? », Muhammad (saw) lui répliqua « Ceci est une miséricorde que Dieu a placée dans le cœur de Ses serviteurs, et certes, Dieu ne fait miséricorde qu’aux miséricordieux parmi Ses serviteurs »[11].

Les larmes du Messager de Dieu (saw) pouvaient donc tantôt exprimer son humanité et ses émotions naturelles, tantôt sa spiritualité profonde et sa proximité avec Dieu. Ces larmes nous enseignent deux choses fondamentales : Elles nous réconcilient avec notre nature humaine et nous permettent de rectifier les conceptions qui considèrent qu’exprimer sa peine en pleurant est honteux et elles nous permettent d’envisager les larmes comme un bienfait de Dieu et un outil spirituel nous aidant à vivre avec intensité la douceur de la foi et de goûter au bonheur intense qu’engendre la relation d’amour avec le Divin.

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[1] Coran, sourate 17 verset 109

[2]  Hadith rapporté par Ibn Hibban, cité in Dr. Hikmet Bazbashir Ibn Yasin, « Al Tafsir al Sahih, Mawsu’at al Sahih al Masbur bi al Tafsir al Mâ’thur », volume 1, Dar al Mâthir, 1999, Médine, Arabie Saoudite, p. 492

[3] Sourate Al-Imran, verset 190

[4] Rapporté par Tirmidhi et Abu Dawud, cité in « Riyad as Salihin », Imam Nawawi, édition tawhid, trad française, chapitre 54 p. 268

[5] Rapporté par Tirmidhi, cité in « Riyad as Salihin », Imam Nawawi, édition tawhid, trad française, chapitre 54 p. 267

[6] Rapporté par Bukhari et Muslim, cité in « Riyad as Salihin », Imam Nawawi, édition tawhid, trad française, chapitre 54 p. 267

[7] Rapporté par Bukhari et Muslim, cité in « Riyad as Salihin », Imam Nawawi, édition tawhid, trad française, chapitre 182 p. 498

[8] Abd Ar Rahman as Suheyli, « al Rawd al anf fi sharh al sira al nabawiya li ibn hisham », première impression, Liban, 2000, Dar Ihya at Turath, partie 2, p. 160

[9] Muhammad Husayn Haykal, traduit en anglais par Isma'il Razi A. al-Faruqi, The Life of Muhammad, American Trust Publications, 1ere impression 1976, Ilness and Death of Ibrahim, p. 476-477

[10] Hadith rapporté par Bukhari, cité in « Riyad as Salihin », Imam Nawawi, édition tawhid, trad française, chapitre 153 p. 465, 466

[11] Hadith rapporté par Bukhari, cité in « Riyad as Salihin », Imam Nawawi, édition tawhid, trad française, chapitre 153 p. 465

 

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