Les Compagnons
Ahl Al-Bayt
 

L’évolution historique du terme Ahl al-Bayt

Le terme Ahl al-Bayt éveille dans l’esprit de chaque musulman une représentation de la famille du Prophète (saw). Cette interprétation est la plus commune au sein des musulmans, sans aucune distinction, et elle est sans aucun doute la plus juste.

L’Islam, qui mit en place une nouvelle forme de croyance et de vie dès son avènement, énonça et présenta ses valeurs et ses principes à travers diverses terminologies et pratiques cultuelles. Différents exemples de ces nouvelles notions sont observables dans la vie sociale et religieuse des musulmans dès les débuts de l’Islam. Cependant, à cette époque, le contenu et les limites de ces termes et notions nés à la création de l’islam étaient déterminés par la révélation et le Prophète (saw). Les jugements de valeur, les compréhensions et les interprétations de ces paroles prirent forme à partir de ces deux fondements et furent compris en conséquence.

La disaprition de l’Envoyé de Dieu (saw) ouvrit la porte à de nombreux problèmes sur le plan social, mais aussi dans le domaine de la compréhension et de l’interprétation de cette terminologie. La période des califes bien guidés et les périodes qui suivirent présentent de nombreux exemples des conséquences religieuses, politiques et intellectuelles de cette problématique. Le terme « Ahl al-Bayt » connu depuis les débuts de l’Islam ne fut pas épargné de cette influence et de cette transformation. Une interprétation correcte de cette notion et une compréhension des influences historiques qu’elle connut, tout au long de son évolution, nécessitent une connaissance profonde des transformations qu’elle subit et des raisons de celles-ci.

Le terme Ahl al-Bayt éveille dans l’esprit de chaque musulman une représentation de la famille du Prophète (saw). Cette interprétation est la plus commune au sein des musulmans, sans aucune distinction, et elle est sans aucun doute la plus juste. Cependant, dès que sont posées les questions : « qu’est-ce que Ahl al-Bayt ? Qui sont Ahl al-Bayt ? Quel est son statut en Islam ? Quelle est sa mission ? » Alors apparaissent différentes interprétations et pensées donnant naissance à des débats et des scissions. C’est ainsi que l’expression Ahl al-Bayt, à travers ses disputes et ses incertitudes, prit une place des plus importantes dans la littérature islamique en comparaison aux autres termes.

Ahl al-Bayt, en tant que terme et en tant que personnalités incarnées, est d’une grande importance en Islam et par conséquent en histoire de l’islam. Les fonctions sociales et religieuses qu’eurent, au sein de la société musulmane, les personnes issues de la famille et des proches du Prophète (saw) sont connues de tous. Les musulmans, à cette époque, éprouvaient envers les membres d’Ahl al-Bayt une affection et une estime similaires à celles ressenties à l’égard du Messager (saw). Plus important que cela encore, les musulmans qui apprenaient les principes révélés par l’Islam à travers les enseignements et les pratiques du Messager (saw), profitaient considérablement d’Ahl al-Bayt concernant l’apprentissage des sujets liés à la vie de maison et de famille. Cette fonction d’Ahl al-Bayt se renforça encore davantage après la mort de l’Envoyé de Dieu (saw). Nous comprendrons mieux l’importance qu’eut Ahl al-Bayt tout au long de l’histoire de la civilisation musulmane l’observant sous tous ses aspects : politique, sociale, économique et jurisprudentielle (fiqhî).

L’expression Ahl al-Bayt composée des mots ahl et al-bayt était utilisée depuis toujours et à toutes les époques dans le sens des gens de la maison, les membres du foyer. Cette expression qui désigne donc toutes les personnes qui vivent et se trouvent dans la maison, associée à un nom, signifie la conjointe ou les conjointes, les enfants et tous les proches, homme ou femme, de cette personne. (1) Cette expression fut aussi utilisée, au cours de l’histoire, dans d’autres sens que sa signification littérale. Ainsi, durant la période antéislamique de l’Ignorance (Jahiliyya), la Kaaba était nommée Bayt par la tribu des Quraychs qui se qualifiait eux-mêmes d’Ahl al-Bayt. Abd al-Manaf, l’arrière-grand-père du Messager (saw), qui était un membre des Quraychs, considérant que servir les gens venus effectuer le pèlerinage était une mission sacrée, avait déclaré à sa tribu alors que la période de pèlerinage s’approchait : « Ô membres des Quraychs ! Vous êtes les voisins d’Allah et Son Ahl al-Bayt. Les visiteurs d’Allah vont venir à vous durant cette saison, ils sont les invités d’Allah et sont ceux qui méritent le plus notre générosité ». (2)

Ahl al-Bayt passe à trois reprises dans le Coran ; le premier passage (3) désigne la femme d’Ibrahim (as) (Abraham), le deuxième (4) nomme ainsi la mère de Mussa (as) (Moïse) et le dernier passage (5), lui, concerne les épouses du Messager (saw). Ce dernier verset s’adresse aux épouses du messager par le terme Ahl al-Bayt. Selon l’unanimité des exégèses, cette utilisation dans les versets concernés indique que le terme Ahl al-Bayt désigne en premier lieu les épouses des personnes. Les hadiths utilisant ce terme pour désigner les épouses, les enfants et les proches du Messager (saw) confirment bien cette position. D’autres paroles prophétiques emploient par ailleurs la combinaison Ahl al-bayt pour désigner les membres d’une autre famille que celle du Messager (saw). (6) Il n’est pas possible de parler, concernant cette période, d’une notion d’Ahl al-Bayt ayant une quelconque place particulière du point de vue social ou religieux. En effet, les principes de la religion transmis par le Messager (saw), eux-mêmes, interdisent la présence d’intermédiaire de tout type : personne, groupe ou clan, entre Dieu et l’Homme ; l’autorité politique et religieuse, quant à elle, revient uniquement et exclusivement à l’Envoyé de Dieu (saw). Il est possible d’affirmer que cette conception se perpétua durant la période des califes bien guidés. Les compagnons qui vécurent à travers les enseignements prophétiques, enseignèrent la notion d’Ahl al-Bayt aux nouvelles générations conformément à ce qui leur avait été transmis par le Prophète (saw), de la même façon qu’ils inculquèrent par leurs vécus toutes les autres notions religieuses. (7) Cependant, après la mort du Prophète (saw), outre cette vue d’ensemble, prirent forme tout d’abord des divisons politiques différentes en raison d’une divergence concernant la question du Khilafa (succession au pouvoir) qui engendra par la suite des scissions dans la pensée et les croyances. Ce débat donnera naissance à une grande fracture au sein de la société musulmane. Une opposition qui permettra au tribalisme de s’embraser à nouveau et causera le martyr d’Othman et d’Ali (r.anhuma), les guerres de Jamal et Siffin et le martyr de Hussein (ra). En d’autres termes, cette situation entraina une suite interminable de fitna (discorde) qui se propageront durant des siècles et provoqueront le malaise de la société musulmane. Le terme Ahl al-Bayt connut dans ce contexte des glissements de sens importants en raison des interprétations faites par chacun des groupes apparus afin de défendre leurs positions et leurs opinions.

La dynastie omeyyade, dont le centre névralgique était Damas, apparut en l’an 41 de l’hégire (661) en se fondant sur une réalité historique : la rivalité tribale. En effet, la tribu des Banu Oumayya dont faisait partie Muawiya (ra) poursuivit sa lutte contre les Banu Hachim, considérés rivaux depuis la jahiliya (période antéislamique), en combattant cette fois-ci Ali (ra) et ses proches. Les Banu Oumayya mirent en œuvre différentes stratégies visant à oppresser et rabaisser leurs rivaux politiques afin de renforcer leur position. Les insultes faites à l’égard d’Ali (ra) et ses partisans durant les prêches du vendredi et l’expropriation des terres de Fadak appartenant aux membres d’Ahl al-Bayt  en sont des exemples concrets ; en parallèle à cela, dans la région d’Irak, dont Koufa et Bassora étaient les principales grandes villes, était pratiquée sans cesse une politique d’oppression et d’intimidation par l’intermédiaire de gouverneurs tels que Ziyad bin Abih, Ubaydullah bin Ziyad, puis Hajjaj bin Yussuf qui se permirent d’entreprendre des actions allant parfois jusqu’à la persécution et la tyrannie. (8)

L’expression Ahl al-Bayt composée des mots ahl et al-bayt était utilisée depuis toujours et à toutes les époques dans le sens des gens de la maison, les membres du foyer. Cette expression qui désigne donc toutes les personnes qui vivent et se trouvent dans la maison, associée à un nom, signifie la conjointe ou les conjointes, les enfants et tous les proches, homme ou femme, de cette personne.

La politique d’oppression des omeyyades était considérée par les Banu Hachim comme inacceptable, ce qui entraina une réaction violente. Cependant, les partisans d’Ali (ra) étaient conscients que la motivation tribale et le sentiment d’appartenance au clan des Banu Hachim ne seraient pas suffisants pour lutter contre la dynastie omeyyade devenue alors un État puissant. Ils usèrent alors, afin de fonder une opposition forte face à leurs rivaux, d’une opportunité que l’histoire leur offrait : la notion d’Ahl al-Bayt. En effet, l’Islam avait déjà conquis diverses cultures, ethnies et croyances ; elle ne se limitait plus à l’identité et à la structure arabe traditionnelle. La notion d’Ahl al-Bayt allait élever cette lutte tribale à un plan religieux, ce qui permettra de donner naissance à une nouvelle image capable de rassembler et motiver les masses. Le fait que le terme Ahl al-Bayt ne fut jamais utilisé sur le plan politique jusqu’au jour où Hussein (ra) fut martyr semble renforcer cette hypothèse.

Le martyr de Hussein (ra), à Karbala, eut l’effet d’un séisme social sans précédent au sein des populations musulmanes. Le fossé qui séparait les deux clans s’élargit davantage et cet événement dramatique marqua le début d’une nouvelle période dans l’évolution du terme Ahl al-Bayt. Les significations et interprétations apportées à ce terme et son utilisation dans des objectifs politiques débutèrent en grande partie à partir de cette tragédie.

Bien qu’elle ne soit pas la seule raison de cette transformation, elle est sans aucun doute la plus importante d’entre elles. La recherche d’un leader charismatique au sein du groupe s’apprêtant à se révolter contre le pouvoir omeyyade se retrouva sans issue lorsque le dernier membre d’Ahl al-Bayt, Hussein (ra), fut martyr. Il a alors été tenté de renflouer ce vide par l’appel à poursuivre la lutte de Hussein (ra) et  le venger.

À partir de cet évènement, bien que les motifs de cette lutte soient divers, la raison principale énoncée sera toujours l’appel à la vengeance. Le martyr du petit fils du Messager (saw) avait engendré une grande colère au sein des populations musulmanes. Les groupes opposés au pouvoir, désireux d’exploiter cette situation, afin de s’assurer le soutien du peuple, mirent en avant essentiellement cet aspect. Ainsi, l’expression Ahl al-Bayt se transforma en un outil politique. (9) Un groupe, qui apparut et se manifesta à une époque comme étant des simples partisans d’Ali (ra) sur le plan politique, se systématisa par la suite sous l’influence de la culture et des croyances perses, et prit sa place dans l’histoire sous le nom de chî’a. Le chiisme, qui se présente comme étant le madhhab (courant islamique) d’Ahl al-Bayt, se transforma peu à peu, à travers l’idéologie économique et politique qu’il fit de l’Islam, en un courant marginalisé. Cette idéologie attribue le statut d’Ahl al-Bayt exclusivement au Prophète (saw), à Ali, Fatima, Hassan et Hussein (r.anhum) et présente la descendance de Hussein (ra) comme étant des imams (leaders) ma’sum (innocents et infaillibles) dont il faut absolument suivre la voie et les enseignements. Le chiisme fit de cette conception, construite selon sa propre vision, un des fondements de son dogme et la défendit contre les critiques émises à partir de ses propres arguments et sa méthodologie. 

Ce processus dont les étapes ont été présentées au préalable et qui eut pour conséquence l’exploitation politique et une utilisation différente du terme d’Ahl al-Bayt, ont poussé les musulmans à rechercher la signification réelle de cette notion et en donner une définition à la lumière du Coran et de la Sunna. Ainsi a été la conduite des gens de la sunna (ahl sunna) qui déduisirent différentes définitions du terme. Alors que certains limitèrent le terme uniquement aux membres du foyer, c’est-à-dire les femmes et les enfants du Messager (saw), d’autres y intégrèrent aussi Ali (ra) et ses petits-fils : Hassan et Hussein (r.anhuma). D’autres élargirent davantage encore le champ d’application du terme en considérant tous les proches de l’Envoyé de Dieu (saw) comme faisant partie d’Ahl al-Bayt. Certains ont même considéré, en se basant sur le lien existant entre le terme ahl et âl à partir d’arguments tirés du Coran et de la Sunna, que la communauté tout entière constituait Ahl al-Bayt.(10) En Réalité, ce terme, du point de vue des principes fondamentaux de l’Islam, n’est en aucun cas difficile à comprendre. Cependant, les transformations sociales et les conflits intellectuels firent de cette simple notion une grande problématique. Durant des siècles, sans même ressentir le besoin d’en donner une définition et une interprétation claires, le sang s’est écoulé au nom de cette notion. Une divergence linguistique s’est transformée en une utopie qui engendra de nombreuses révoltes, créa des États et en détruit d’autres ; encore aujourd’hui cette situation se poursuit. Les musulmans d’une manière générale, qui aiment, chérissent et respectent le Prophète (saw), ont depuis toujours considéré qu’il était une conséquence naturelle de la foi que de ressentir les mêmes sentiments à l’égard de ses proches, c’est-à-dire son Ahl al-Bayt. Ils aimèrent et respectèrent Ahl al-Bayt de façon sincère et de tout cœur et défendirent leurs droits. Ce qui amena certains à user de ce sentiment sincère dans le seul but de rassembler des partisans et assoir leur notoriété. C’est ainsi que le terme Ahl al-Bayt, après que lui ait été attribuée une interprétation politisée, s’est transformé en une notion nouvelle utilisée et exploitée, à peu près à chaque époque de l’Histoire, à des fins personnelles et politiques.

Une analyse historique de l’utilisation de ce terme fait apparaitre de nombreux abus. Très souvent, diverses personnes, dans des régions différentes du globe, à toutes les époques de l’histoire, usèrent de cette notion dans des buts politiques. Au point que certains exploitèrent cette faille pour se protéger et légitimer leurs actes, qui sont en réalité illicites du point de vue de l’Islam, et s’attribuèrent en quelque sorte une sacralité. D’autres courants rassemblèrent les masses en s’accaparant ce message dont ils prirent soin de dissimuler la réelle signification, afin d’orienter leurs fidèles selon leurs envies et désirs.

Le terme Ahl al-Bayt, traité dans diverses disciplines, se différencie des autres terminologies de la littérature islamique principalement en raison de cette caractéristique. Cette notion a été, du point de vue de l’histoire des courants de pensée de l’Islam, un facteur important dans l’apparition de certaines branches de l’Islam et conduit à l’émergence de courants de pensée différents au sein même de certaines d’entre elles. Le terme Ahl al bayt a aussi été traité dans le droit musulman dans le cadre de l’interdiction de donner la zakat à leurs membres et a été sujet à une approche et interprétation bien différente dans la discipline du tasawwuf (spiritualité musulmane). (11)

En conclusion ; le terme ahl al-bayt qui est une expression claire et simple de la langue arabe, s’est éloigné de son sens réel, en parallèle aux changements de la société musulmane, et a été réinterprété selon des pensées et approches autres que celles des fondements de l’Islam. L’objectif de cette étude est de permettre une compréhension juste de cette notion afin de l’enseigner aux musulmans, qu’apparaisse une voie logique et acceptable sur ce sujet et qu’elle soit présentée à tous, ainsi les abus seront empêchés et leurs auteurs rejetés.

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1. İbn Manzur, Lisânu’l-‘Arab, Beyrouth 1300, tome XI, p. 29; İbn Sîdah, al-Mukhassas, Beyrouth., tome I/III, p.129; al-Azhari, Tahdhzîbu’l-luğha, Le caire 1964, tome VI, p. 418; Zabîdî, Tâju’l-arûs, Beyrouth 1306, tome VII, p. 217.

2. İbn Hicham, al-Sirat al-Nabawiyya, Tanta 1995, tome I, p. 183; Makrizî, Kitâbu’n-nizâ’ wa’t-tahâsum fîmâ bayna Banî Umayya ve Banî Hâchim, le Caire 1988, p. 39.

3. Hûd, 11/73.

4. Qasas, 28/12.

5. Ahzâb, 33/33.

6. Voir : M. Bahaüddin Varol, Ehl-i beyt Kavramsal Boyut, Konya 2004, p.55

7. Varol, idem, p.156, 205

8. Hasan İbrahim Hasan, Tarîkhu’l-İslâm, Beyrouth 1967, tome II, p. 2 et 3

9. Voir : M. Bahaüddin Varol, Siyasallaşma sürecinde Ehl-i Beyt, Konya 2004, p.151

10. Voir : Varol, Kavramsal Boyut, p.65

11. Voir : Gülgûn Uyar, Ahl al-bayt, İslâm Tarihinde Ali-Fatıma Evladı, İstanbul 2004, p. 451 vd.

 

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